La corruption en Europe
par Daniel Lebègue, Président de Transparence-International (France),
section française de l'ONG Transparency International
En 2005, quelle est la situation au regard de la corruption en Europe ? L’étude des règles de droit indique une sérieuse évolution depuis une dizaine d’années. Au début des années 1990, la corruption était en Europe une pratique connue mais tolérée. La corruption, c’est le fait d’utiliser une autorité publique ou privée pour en obtenir un avantage personnel. Souvent, la corruption n’était pas alors qualifiée pénalement comme un délit ou un crime. Elle ne donnait donc pas lieu à des incriminations, poursuites et condamnations.
Une évolution
significative
Comment les choses
se passent-elles concrètement ? Voici une quinzaine d’années, une entreprise
française qui voulait gagner un marché à l’étranger estimait souvent utile de
verser un pot-de-vin - appelé commission – à un acheteur public ou à un
intermédiaire. Pour cela, l’entreprise créditait un compte bancaire à numéro, en
Suisse ou ailleurs, au bénéfice de cet intermédiaire ou de ce décideur. Le chef
d’entreprise allait au ministère de l’Economie et des Finances, à la direction
des générales des Douanes demander une autorisation officielle de faire un
versement sur un compte à numéro à l’étranger pour emporter le marché. Ce
certificat officiel pouvait ensuite être présenté à l’administration fiscale
française pour obtenir la déductibilité de cette commission. Voilà la situation
en France au début des années 1990. Il en allait ainsi dans plusieurs pays
européens.
Quelle est la situation aujourd’hui ? Si le Directeur des
douanes vient maintenant à être informé qu’une entreprise française pour
emporter un marché en Arabie saoudite ou en Malaisie a versé une commission sur
un compte numéroté en France ou ailleurs dans le monde, que se passe-t-il ?
Selon l’article 40 du code de procédure pénale, ce fonctionnaire doit signaler
le fait au Procureur de la République. En effet, il s’agit d’un délit au vu de
la loi du 30 juin 2000, pouvant donner lieu à une peine d’emprisonnement pouvant
aller jusqu’à 10 ans et à des amendes extrêmement lourdes pour la personne comme
pour l’entreprise impliquées.
Le texte fondateur
Ces deux photographies montrent le chemin parcouru en une
quinzaine d’années. Ce qui était d’usage assez courant, toléré et admis dans le
commerce international est devenu un délit ou un crime. Le texte fondateur est une
Convention contre la corruption de l’Organisation de
Coopération et de Développement Economiques (OCDE), datée de 1997. Les pays
membres de l’OCDE l’ont ensuite transposé dans leur droit national. La France
l’a fait en juin 2000 et la loi a été promulguée en septembre 2000.
La
règle du jeu a donc changé dans les 29 pays membres de l’OCDE, auxquels
s’ajoutent d’autres pays ayant signé la Convention contre la corruption. Au
total, ce sont 36 pays qui appliquent cet engagement en 2005. D’autres régions
dans le monde ont signé une convention du même type : l’Union africaine et le
Conseil de l’Europe. En décembre 2003 a été signée au Mexique la Convention des
Nations unies contre la corruption.
Elle n’est pas encore ratifiée, mais elle le sera probablement dans les
prochains mois. Alors, la règle de droit sera la même pour tous les pays, y
compris ceux qui étaient jusqu’ici restés à l’écart de la Convention de l’OCDE,
comme la Russie ou la
Chine et beaucoup de pays émergents. La Convention des Nations unies fait de
la corruption un délit et donne des moyens pour le poursuivre. Elle prévoit
également la restitution des sommes détournées dans des actes de corruption,
avec des procédures d’extraditions pour ceux qui se rendent coupables de tels
actes.
Le cadre juridique a donc très profondément changé. La règle de
droit n’est plus ce qu’elle était au début des années 1990. Nous regrettons,
cependant, que le Groupe d’Action Financière sur le blanchiment de capitaux
(GAFI) se soit progressivement désarmé, jusqu’à ne plus laisser que trois pays
sur la liste des Etats non coopératifs : Myanmar, Nauru et Nigéria. Jamais
Monaco n’a condamné quelqu’un pour blanchiment. Qui peut croire une telle fable
?
Quel est maintenant l’écart entre la règle de droit et la réalité ?
Commençons par la France. En ce qui concerne la vie politique et l’action
publique, la France a adopté entre 1988 et 1996 toute une série de textes qui
visent à prévenir ou réprimer les actes de corruption. La loi sur le financement
des campagnes électorales et les partis politiques s’inscrit dans ce cadre. La
réforme du code des marchés publics pour l’Etat et les collectivités locales
fait également partie de ce processus. Ces textes vont dans le sens d’une action
publique organisée contre la corruption.
Les entreprises ne sont pas
idiotes
Comment évolue le comportement des entreprises ? Nous constatons une évolution significative dans le monde de l’entreprise. Après s’être longtemps accommodés de la corruption, les entreprises française font le raisonnement suivant. « Qu’espérer si nous payons pour obtenir un marché public en France ou à l’étranger ? De l’activité et des revenus, mais si tout le monde joue le même jeu corrupteur, nous pouvons gagner ponctuellement cet appel d’offre, mais les fois suivantes les concurrents vont l’emporter parce que leur enveloppe sera plus grosse. Le gain économique n’est donc pas évident. En revanche, les risques pour l’entreprise sont aujourd’hui considérables ».
Effectivement, les risques juridiques pèsent directement sur les personnes physiques, dont les dirigeants de l’entreprise. Les personnes morales, c’est à dire les entreprises, affrontent des risques commerciaux importants. Une entreprise condamnée pour corruption se voit de plus en plus souvent interdire pour plusieurs années l’accès à des marchés publics dans un pays ou un ensemble de pays. Il s’agit d’un risque économique de première importance. S’ajoutent les risques de réputation, les risques d’image. Pour une entreprise dont la marque est souvent le premier actif, il devient déraisonnable de prendre le risque de ce genre de pratique. Il existe bien des signes qui montrent un changement d’attitude des entreprises. Plus de 370 entreprises françaises ont signé un engagement public, le Global compact des Nations unies. L’entreprise s’engage par le 10e principe de ce texte à lutter activement contre la corruption sous toutes ses formes.
Le jeu serait terminé,
si...
Transparency
International voit maintenant des entreprises venir lui demander une aide
afin d’établir des programmes d’action contre la corruption et contre le
blanchiment : analyse de risques, formation des commerciaux, mise en place de
systèmes d’alerte, évaluation des programmes… Nous considérons que cette
évolution de l’entreprise doit retenir toute notre attention. Si les cinq plus
grandes entreprises pétrolières du monde décidaient
d’un commun accord de ne plus pratiquer la corruption et de mettre en place un
système de surveillance mutuelle… ce petit jeu cesserait rapidement. Si les
princes saoudiens s’entendaient dire « on ne paie plus », le jeu serait terminé.
Même chose si les cinq plus grandes entreprises d’armement s’accordaient pour
cesser les pratiques corruptives. Nous incitons les grandes entreprises à former
des coalitions pour changer les règles du jeu.
La légitimité de notre
action vient du soutien de l’opinion publique. En effet, l’opinion publique
internationale joue un rôle déterminant dans cette affaire. Elle ne se résigne
pas à la corruption. Dans aucun pays on ne considère que la corruption est un
ingrédient normal de la vie économique et sociale. Même dans les pays où la
corruption est endémique, nos enquêtes montrent qu’elle provoque indignation,
rejet et condamnation morale. Nous en voyons le signe dans beaucoup d’élections
dans le monde. Ces dernières années, beaucoup de responsables politiques sont
tombés pour faits de corruption. Fin 2004, en Ukraine, la bataille de l’opinion
publique a été gagnée sur le thème de la corruption de l’équipe précédente.
Voilà
donc les nouvelles réalités : les règles de droit ont changé, le monde de
l’entreprise évolue et l’opinion publique exerce une forte pression. La classe
politique s’inquiète de la chute considérable de sa crédibilité. A l’inverse,
l’opinion publique accorde une grande confiance aux Organisations non
gouvernementales comme TI. Pourquoi ? Parce qu’on y trouve à la fois le
désintéressement et l’expertise. Il faut prendre conscience que dans bien des
domaines de la vie collective le meilleur de l’expertise se trouve maintenant
dans le monde des ONG. Il en va ainsi dans le domaine du climat ou des droits de
l’homme. Et les entreprises viennent de plus en plus au contact des ONG pour
bénéficier de leur expertise.
En Europe, la situation est plus hétérogène que jamais
Pour
autant, quelle est la situation en Europe ? D’abord, l’Europe n’a pas à donner
de leçon à d’autres en matière de corruption. Nous établissons chaque année un
Indice de perception de la corruption par pays, de 0 à 10. Pour cela nous nous
basons sur des études d’opinion et des sondages auprès de décideurs. Parmi les
pays du monde les plus vertueux, nous trouvons dans le classement 2004 quelques
pays du Nord de l’Europe. Numéro 1, la Finlande ; n°3, le Danemark ; n°4, l’Islande, n°6, la Suède ; n°8, la Norvège; n°10, les
Pays-Bas. Voilà des pays qui ont généralement de bonnes pratiques en terme de
transparence et d’intégrité.
Globalement, l’Union
européenne n’a pas de quoi pavoiser. La France est 22e, l’Italie, 43e, la
Pologne 68e . Sur les 25 pays de l’Union européenne, 10 sont actuellement en
dessous de la moyenne mondiale, soit moins de 5 sur 10 dans notre système de
notation. Il ne suffit pas que les nouveaux Etats
membres adoptent officiellement des textes pour lutter contre la corruption,
encore faut-il qu’ils les appliquent. La régulation ne suffit pas, il faut se
donner les moyens de vérifier l’application des textes.
Voir une carte de la corruption en Europe
L’Europe communautaire est donc hétérogène, écartelée entre la
Finlande n°1 et la Pologne 68e.
Il serait trop simple de penser que la frontière se trouve entre l’Est et l’Ouest. Il est vrai que parmi les nouveaux entrés dans l’UE, certains pays ont des progrès à faire. Chypre, par exemple, est aujourd’hui une des lessiveuses des pays d’Europe de l’Est, notamment pour le blanchiment de l’argent sale de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie ou du Moyen-Orient. Personne ne peut prétendre que Chypre dispose aujourd’hui d’un système de régulation et de contrôle de ses banques et de ses établissements financiers au niveau qu’on est en droit d’attendre d’un Etat membre de l’Union européenne. Malte a fait de grands efforts, tout comme les Baltes.
Pays candidats
Quant aux candidats, la Roumanie et la
Bulgarie, tout leur système est gangrené par
la corruption : la justice, les médias, l’administration, l’entreprise… Il
existe donc à l’Est de l’Europe des pays qui ne remplissent pas les critères de
vie démocratique tels que nous sommes en droit d’attendre d’un pays membre de
l’UE au début du XXIe s.
Cependant, nous constatons à l’Ouest de
l’Europe des situations à peine plus brillante. Au sein de l’Union européenne ou
liés à l’UE par des accords étatiques, nous trouvons la moitié des paradis
fiscaux du monde. Il existe actuellement 35 à 40 sur la planète. Un transfert
financier sur deux transite par un centre off shore, ce qui ouvre le
risque d’une rencontre entre des flux d’origine irréprochable et des flux
d’argent sale. La moitié des centres off shore se trouve en Europe, dont Monaco,
Andorre, le Luxembourg… et Londres. La capitale du Royaume-Uni est la principale
place de production de sociétés écrans du monde. C’est en partie pourquoi dans
notre classement, l’Europe ne se trouve pas à la place
qui devrait être la sienne, c’est à dire celle de l’espace qui a inventé la
démocratie et l’a porté dans le monde.
Il importe de savoir également
que le monde politique est aujourd’hui jugé en Europe particulièrement perméable
à la corruption. Les parlementaires et les partis politiques n’ont dans
l’ensemble pas une bonne image.
Le monde politique français n'a pas bonne réputation
Les Français mettent en doute l’intégrité de leurs responsables
politiques. Le monde politique français apparaît comme opaque et l’usage du
secret défense semble parfois abusif. L’importance des immunités accordées aux
responsables politiques est plus étendue en France que dans d’autres pays
européens. En Europe du Nord, le Président de la République relève des tribunaux
ordinaires pour tout ce qu’il fait dans l’exercice de ses fonctions comme en
dehors. Dans le cas de la France, le Conseil constitutionnel en a jugé
autrement. Tout cela contribue à la défiance de l’opinion publique vis à vis de
la classe politique.
Que faire ? L’Union européenne ne peut pas rester à
ce niveau très insuffisant. Il n’existe pas de fatalité en la matière. Quand les
Etats-Unis décident après le 11 septembre 2001 qu’il
faut lutter contre le terrorisme, ils mettent en place avec leurs partenaires
les systèmes qui permettent effectivement de le faire.
Il est possible
de mettre en œuvre nombre mesures pour améliorer la performance de l’Europe.
Tout en respectant la liberté des flux de capitaux, nous pouvons parfaitement
nous assurer que les revenus sont déclarés et soumis à l’impôt. Cessons de nous
cacher derrière les positions des pays non membres de l’UE, comme la Suisse,
pour empêcher toute avancée.
Pourquoi la Commission ne
légifère-t-elle pas sur la corruption ?
Concrètement, que fait la Commission européenne ? Nous
avons récemment proposé à la Commission un programme d’action globale à
l’échelle de l’UE, assorti de mesures précises et d’engagements, avec un système
de surveillance. Pour l’instant, l’UE en reste au niveau des « notes
d’orientations » et des « rapports » du Parlement. La Commission qui, pourtant
n’est pas avare de recommandations, n’a pas encore jugé utile de légiférer en
matière de corruption, blanchiment et lutte contre la fraude.
Pourtant,
l’Union européenne élargie à 25 est plus exposée aux risques de corruption et de
blanchiment qu’elle ne l’était à 15. Parce que nombre des nouveaux Etats membres
restent dans une situation peu brillante. Certes, il existe l’Office européen de
Lutte AntiFraude (OLAF), mais il manque le cadre d’ensemble que nous appelons de
nos vœux. L’Union européenne devrait développer à une plus grande échelle des
missions de formation et d’évaluation.
Au-delà d’Europol et d’Eurojust,
nous souhaitons que l'UE institue un Procureur européen. Ce haut magistrat
pourrait exercer l’action publique au nom de l’UE, de ses valeurs et de ses
règles de droit. C’est à dire enclencher des poursuites à l’endroit de tel ou
tel responsable économique ou politique en Europe. Pour l’instant, cette
fonction n’est incarnée par personne.
Le mandat d'arrêt européen
doit devenir effectif
Nous
demandons que l'UE finalise le mandat d’arrêt européen, pour donner à nos juges
le moyen de faire leur travail dans le cadre du marché unique. Travail qu’ils
ont encore la plus grande difficulté à faire. Prenons un exemple. Un juge
français enquête sur un dossier de corruption ou de blanchiment et souhaite
enquêter sur les comptes bancaires d’un résident britannique. Le juge doit
émettre une commission rogatoire internationale. Celle-ci se voit transmise par
la voie diplomatique, bien qu’on soit dans l’UE. Elle passe donc du ministère de
la Justice au ministère des Affaires étrangères français qui la remet au
ministère des Affaires étrangères britannique à qui il revient de la faire
suivre au ministère de la Justice de ce pays. Après deux à trois mois de
cheminement administratif, la commission rogatoire arrive enfin chez un juge
britannique. Celui-ci peut répondre : «Désolé, je ne peux effectuer des
diligences que si je suis mandaté pour le faire par une autorité judiciaire
britannique. Je ne suis donc pas concerné par cette commission rogatoire émise
par un juge français.» Nous sommes ici dans une situation complètement anormale.
Les juges doivent pouvoir travailler dans toute l’Union européenne comme ils le
font dans leur pays : mener des investigations, délivrer des mandats d’amener et
des mandats d’arrêt quand ils le pensent nécessaire dans l’intérêt public.
Nous recommandons aussi une mesure de bons sens : que toute entreprise
européenne condamnée pour fait de corruption soit interdite de marché public en
Europe. C’est bien le moins, mais cette règle n’existe pas encore.
Les citoyens européens ont
le droit de savoir
Nous
souhaiterions encore qu’il existe un registre public indiquant tous les
bénéficiaires de fonds publics européens, à un titre ou à un autre. Les citoyens européens ont le droit de savoir quelles
entreprises, associations ou collectivités locales reçoivent de l’argent
européen prélevé sur leurs impôts. Quel objet ? Quelle destination ?
Nous agissons ainsi par voie de recommandation, pour donner aux acteurs
des outils. Nous souhaiterions que l’Europe devienne un partenaire exemplaire en
matière de prévention de la corruption et de blanchiment. Il serait bien naturel
que les pays riches rassemblés dans l’UE, vieux pays de démocratie pour la
plupart, donnent l’exemple au reste du monde en matière d’éthique dans la vie
publique et dans la sphère économique. Il n’y a rien d’irrémédiable, à condition
qu’existe une véritable volonté politique de se donner les moyens d’agir.
Daniel
Lebègue, Président de Transparence-International (France), section française de
l’ONG Transparency International
Manuscrit clos le : 14 mars 2005
NDLR : Propos recueillis et retranscrit par Pierre
Verluise. Ce texte a été lu et amendé par D. Lebègue. Il s'est exprimé le 16
février 2005 dans le cadre d’une rencontre organisée par l’Association des
Journalistes Européens (AJE).
Voir l'IPC 2005 pour les pays du monde.
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