Jean Meslier, né à Mazerny
(Ardennes) le 15 juin1664 et
mort à Étrépigny le 17 juin1729, est un philosophefrançais qui fut le premier propagandiste explicite de
l'athéisme. Né d'un père marchand, Jean Meslier devient, le 7 janvier 1689,
curé d'Étrépigny dans ses Ardennes natales, et le restera
jusqu'à sa mort. Choisissant pour bonnes des femmes n'ayant pas atteint l'âge canonique (40
ans), sa conduite scandalise et lui vaut réprimandes et punitions de la part des
autorités ecclésiastiques. Ses démêlés avec le châtelain du lieu lui en vaudront
d'autres. Indigné par les mauvais traitements que fait subir le seigneur de
Touilly aux paysans de sa paroisse, cet ultra en tout les dénonce un jour en chaire de vérité. Sévèrement tancé par l'évêché, il ne fera plus
parler de lui de son vivant mais sa vengeance posthume aura des répercussions
considérables. Penseur isolé, nourrissant des idées qu'il ne peut échanger, sa bibliothèque
se compose, à côté de la Bible, des Pères de
l'Église, et des comptes rendus des conciles, d'auteurs latins comme Tite Live, Sénèque, Tacite, Flavius Josèphe ainsi que de Montaigne, Vanini, La Bruyère,
La Boétie, Pascal, Malebranche et Fénelon. À partir des essais de Montaigne et de la Démonstration de
l'existence de Dieu de Fénelon[1] — qu'il annote frénétiquement dans les
marges — il rédige ses propres Pensées et sentiments, volumineux mémoire
manuscrit recopié en trois exemplaires qu'il lègue clandestinement à ses
paroissiens. Ce testament philosophique fait de lui un précurseur des Lumières de tout premier plan.
Il y est le premier à professer un athéisme sans concession tandis qu'il développe
avant la lettre un matérialisme rigoureux et pose également en précurseur les
bases d'une philosophie anarchiste, ainsi qu'une conception communiste de la
société. De nouvelles copies circulèrent sous le manteau. Voltaire, d'Holbach, Frédéric II de Prusse, Jean-Jacques
Rousseau, Diderot,
d'Alembert et l'ensemble des encyclopédistes les
liront clandestinement et subiront l'influence de Meslier. Tout en restant dans
l'ombre, Voltaire fait publier en 1762 des
extraits de cette œuvre qui est si corrosive qu'il en réécrit et édulcore
certains passages jusqu'à les rendre méconnaissables. L'athéisme radical du curé s'y trouve travesti en
un déisme prudent. D'Holbach
publia, quant à lui, Le bon sens du Curé Jean Meslier suivi de son
testament. Portée par la langue rugueuse de sa province, la pensée de Meslier annonce la
Révolution française et, bien
au-delà, le matérialisme, le communisme et l'anarchisme. Les XVIIe et XVIIIe siècles présentent une grande période de trouble pour
la foi chrétienne. Mais les diverses critiques athées qu'avaient connues le
christianisme de l'époque n'étaient encore rien face au manifeste de l’abbé
Meslier qui influencera en profondeur les penseurs athées à venir. Tout commence
à la mort de l'abbé, à la fin du mois de juin 1729. Meslier, à la tête de la
paroisse d’Étrépigny depuis quarante ans, avait laissé à sa mort une enveloppe
contenant deux documents, le premier n’étant en fin de compte qu’une
introduction du second : « Je ne crois plus devoir maintenant faire encore difficulté de dire la
vérité. Je ne sais pas bien ce que vous en penserez, ni ce que vous en direz,
non plus que ce que vous direz de moi, de m’avoir mis telle pensée en tête, et
tel dessein dans l’esprit. Vous regarderez peut-être ce projet comme un trait de
folie et de témérité en moi… » Inévitablement, cette lettre préface dut piquer au vif l’intérêt de ceux qui
découvrirent le document, et on peut facilement imaginer quelle fut la réaction
des amis de Meslier apprenant par le biais de son second document que l’abbé qui
avait été à la tête de leur paroisse depuis plus de quarante ans, considérait
que la religion n’était qu’erreur, mensonge et imposture et invitait du même
souffle ses confrères à abandonner le christianisme… Renversement inattendu, le
texte de Meslier est aussi révolutionnaire pour l’époque puisque les
propositions athées qui y sont présentées ne sont cachées sous aucun subterfuge,
d’emblée l’auteur s’y déclare athée et attaque directement la religion
chrétienne en évitant la précaution habituelle qui entourait les textes de
l’époque qualifiés, à tort ou à raison, d’athées. Bien plus qu’une exposition de
thèses athées, l’œuvre de Meslier se présente même comme une œuvre prosélytiste
s’attaquant directement à la foi du croyant : « Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que
votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je
m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous
verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les
religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre
religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin,
n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture. » Meslier est conscient du caractère paradoxal de sa vie, pourquoi déclarer à
sa mort son athéisme ? Meslier avoue sa peur, mais présente tout de même le
caractère véridique de sa pensée athée, selon lui, ceux qui devront le lire
devront tenter de le réfuter, s’ils ne le peuvent, ils doivent se ranger de son
avis, et s'ils ont peur de se ranger du côté de Meslier de leur vivant, ils
devront le faire à leur mort : « … (intervenez) en faveur de la vérité même en faveur des peuples qui
gémissent comme vous le voyez tous les jours, sous le joug insupportable de la
tyrannie et des vaines superstitions. Et si vous n’osez non plus que moi vous
déclarer ouvertement pendant votre vie contre tant de si détestables erreurs, et
tant de si pernicieux abus qui règnent si puissamment dans le monde, vous devez
au moins demeurer maintenant dans le silence et vous déclarer au moins à la fin
de vos jours en faveur de la vérité. » Le caractère vain de l’idolâtrie, l’attitude des prêtres, exégètes pouvant
faire dire ce qu’ils veulent aux « saintes » Écritures, maintenant leur emprise
sur le peuple grâce à l’usage de la peur et porteur d’un silence complice face à
l’abus des grands, ne voilà que quelques éléments écorchés par Meslier : « …vous adorez effectivement des faibles petites images de pâte et de farine,
et vous honorez les images de bois et de plâtre, et les images d’Or et d’Argent.
Vous vous amusez, Messieurs, à interpréter et à expliquer figurativement,
allégoriquement et mystiquement des vaines écritures que vous appelez néanmoins
saintes, et divines ; vous leur donnez tel sens que vous voulez ; vous leur
faites dire tout ce que vous voulez par le moyen de ces beaux prétendus sens
spirituels et allégoriques que vous leur forgez, et que vous affectez de leur
donner, afin d’y trouver, et d’y faire trouver des prétendues vérités qui n’y
sont point, et qui n’y furent jamais. Vous vous échauffez à discuter de vaines
questions de grâce suffisante et efficace. Et en plus, vous vilipendez le pauvre
peuple, vous le menacez de l’enfer éternel pour des peccadilles, et vous ne
dites rien contre les voleries publiques, ni contre les injustices criantes de
ceux qui gouvernent les peuples, qui les pillent, qui les foulent, qui les
ruinent, qui les oppriment et qui sont la cause de tous les maux, et de toutes
les misères qui les accablent. » L’athéisme de Meslier se veut donc à quelque part humaniste, et n’est donc
pas, comme les libertins nous ont habitués, mis en place afin de contrer le joug
de la morale ascétique chrétienne. Pour Meslier, le rôle des prêtres est tout de
même d’enseigner : « c’est à vous d’instruire les peuples, non dans les erreurs
de l’idolâtrie, ni dans la vanité des superstitions, mais dans la science de
vérité, et de justice, et dans la science de toutes sortes de vertus, et de
bonnes mœurs ; vous êtes tous payés pour cela. » Athée, matérialiste,
dénonciateur de la misère sociale, Meslier avait donc mûri tout au long de sa
vie une vive attaque contre les religions, le christianisme en premier plan,
sans oser la divulguer de son vivant. La lettre se termine sur l’annonce de
l’existence d’un manuscrit déposé au greffe de la justice de la paroisse, où
Meslier a détaillé en trois manuscrits de trois cent soixante-six feuilles
chacun, ses thèses. Le titre de ce manuscrit, à lui seul, présente l’ampleur de
la tâche à laquelle Meslier a voulu s’attaquer : « Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, prêtre, curé
d’Étrépigny et de Balaives, sur une partie des erreurs et des abus de la
conduite et du gouvernement des hommes où l’on voit des démonstrations claires
et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les divinités et de toutes
les religions du monde pour être adressé à ses paroissiens après sa mort, et
pour leur servir de témoignage de vérité à eux, et à tous leurs
semblables. » L’œuvre de Meslier se divise en huit parties, dont chacune vise à prouver la
vanité et la fausseté des religions, en voici le plan : Tentons d’exposer de manière concise les principales thèses de cet ouvrage
volumineux en commençant d’abord par la thèse qui réfute l’existence de Dieu. Le
premier argument de Meslier est celui de l’absence : comment un Dieu se voulant
aimé, adoré et servi pouvait-il demeurer si « discret » ? Ne devrait-il pas
plutôt se présenter à nous comme une évidence certaine et irréfutable ? : « S’il y avait véritablement quelque divinité ou quelque être infiniment
parfait, qui voulut se faire aimer, et se faire adorer des hommes, il serait de
la raison et de la justice et même du devoir de ce prétendu être infiniment
parfait, de se faire manifestement, ou du moins suffisamment connaître de tous
ceux et celles dont il voudrait être aimé, adoré et servi. » Devant le caractère « discret », l’absence de Dieu, Meslier s’interroge.
Pourquoi Dieu ne nous fait-il pas connaître clairement et directement sa
volonté, au lieu de laisser les Hommes se disputer à son sujet, voire
s’entre-tuer pour des byzantines ? Pour Meslier, de deux choses l’une, soit Dieu
existe et se moque de nous en nous conservant dans l’ignorance, soit Dieu
n’existe tout simplement pas. On opposera sûrement à Meslier le fait que Dieu se
révèle aux Hommes à travers la beauté du monde, l’œuvre de ses serviteurs ou
bien par le biais de l’enseignement de son fils Jésus-Christ. Ce à quoi Meslier
répond tout simplement que ses soi-disant signes si évidents, sont loin de
l’être en réalité… De plus, la tendance des théologiens de l’époque à se ramener
au fidéisme afin de contrer les divers paradoxes présents dans la foi chrétienne
représente une grossière erreur. Qui est donc ce Dieu, demande-t-il, qui nous
forcerait à abandonner notre raison afin de croire en lui ? La mise aux
oubliettes de la raison afin de justifier la foi chrétienne ne laisse-t-elle pas
place à toutes les impostures ? « Nos pieux et dévotieux « christicoles » ne manqueront pas de dire ici tout
bonnement que leur Dieu veut principalement se faire connaître, aimer, adorer et
servir par les lumières ténébreuses de la foi, et par un pur motif d’amour et de
charité conçue par la foi et non pas par les claires lumières de la raison
humaine, afin comme ils disent d’humilier l’esprit de l’homme, et de confondre
son orgueil. » D’ailleurs pourquoi un Dieu si parfait se ferait-il si distant, si
éloigné ? : « La première pensée qui se présente d’abord à mon esprit, au sujet d’un tel
être, que l’on dit être si bon, si beau, si sage, si grand, si excellent, si
admirable, si parfait et si aimable, etc., est que s’il y avait véritablement un
tel être, il paraîtrait si clairement et si visiblement à nos yeux et à notre
sentiment que personne ne pourrait nullement douter de la vérité de son
existence. Il y a au contraire tout sujet de croire et de dire qu’il n’est
pas. » L’antique problème du mal est repris par Meslier afin de remettre en doute
l’existence de Dieu ; comment mais surtout pourquoi un être parfait créerait un
monde si imparfait, ou se côtoient maux, vices, maladies, violence, etc. ? Les
merveilles de la nature ? Balivernes selon Meslier, quel monde sauvage que celui
de la nature ou la survie de l’un ne se fait qu’au détriment de la vie de
l’autre. Le mal serait une conséquence du péché originel dira-t-on, non ! Encore
une fois Meslier réprouve les clichés habituels qui servent d’arguments aux
théistes, le mal est pour Meslier un élément structurel de la nature, qui
s’avère indispensable afin de contenir la multiplication des hommes et des
animaux. Meslier tente aussi de soulever deux paradoxes face aux soi-disant
preuves de l’existence de Dieu. D’abord, il soulève leur incapacité à prouver
quoi que ce soit, l’argument ontologique lui-même ne semble que pure
plaisanterie puisqu’il se fonde sur une définition de Dieu qui demeure obscure
pour les Hommes. En second lieu, Meslier rejette le fidéisme dans lequel les
théologiens tentent de faire plonger les Hommes : « (Les religions) veulent que l’on croit absolument, et simplement tout ce
qu’elles en disent, non seulement sans en avoir aucun doute, mais aussi sans
rechercher, et même encore sans désirer d’en connaître les raisons, car ce
serait, selon elles, une impudente témérité, et un crime de lèse-majesté divine
que de vouloir curieusement chercher des raisons. » L’attaque des « preuves » de l’existence de Dieu, que fait Meslier se base
sur un livre de Fénelon, Démonstration de l’existence de Dieu, dont
Meslier a pris le temps d’attaquer une par une chaque proposition. L’une de ses
réfutations de Fénelon lui permettra d’entrer dans son exposition proprement
matérialiste du monde. Voyons-la plus en détail. Fénelon présente le fait que
Dieu est un être qui est par lui-même (il est nécessaire), et qui surpasse donc
tous les degrés d’être (il est parfait). Pour Meslier, ce raisonnement ne vaut
rien : « l’être est par lui-même ce qu’il est, et ne saurait être plus être
qu’il n’est, mais il ne s’ensuit pas de là qu’il soit infiniment parfait dans
son essence. » L’être nécessaire n’est donc pas obligatoirement parfait, et
d’ailleurs, le seul être nécessaire est la matière. S’inspirant de Descartes,
Meslier en vient lui aussi à poser l’existence de vérités éternelles, mais
celles-ci ne font pas référence à un Dieu créateur, elles existent de toute
éternité, tout comme le monde et la matière. Bien que Meslier ne remette pas en
question le cogito, il présente le corps ainsi que la pensée elle-même comme
unique fruit de la matière : « Nous ne voyons, nous ne sentons, et nous ne connaissons certainement rien
en nous qui ne soit matière. Ôtez nos yeux ! Que verrons-nous ? Rien. Ôtez nos
oreilles ! Qu’entendrons-nous ? Rien. Ôtez nos mains ! que toucherons-nous ?
Rien, si ce n’est fort improprement par les autres parties du corps. Ôtez notre
tête et notre cerveau ! Que penserons-nous, que connaîtrons-nous ? Rien. » Pour Meslier, hors de la matière point de salut, sans elle nous ne sommes
rien, et il est inutile de croire que quelque chose puisse exister hors d’elle,
l’être est la matière. La matière est, nous l’avons dit, indubitablement
éternelle, comment justifier la création ? Il est impossible de créer quelque
chose à partir de rien, comment créer le temps si cette création s’insère dans
le temps ? Comment créer l’espace ? Où était Dieu avant de créer l’espace ?
Combien de temps cela lui a-t-il pris pour créer le temps ? etc. Ne voilà que
quelques absurdités que relève Meslier. L’âme est matérielle et mortelle,
puisque si l’on convient que : « …toutes nos pensées, toutes nos connaissances, toutes nos perceptions, tous
nos désirs et toutes nos volontés sont des modifications de notre âme. Il faut
aussi reconnaître qu’elle est sujette à diverses altérations, qui sont des
principes de corruption, et par conséquent qu’elle n’est point incorruptible, ni
immortelle. » Meslier pose l’expérience sensible comme seul critère de formation des idées
justes, ce qui, nous l’imaginons bien, représente une chaude attaque contre
l’idée de « révélation ». Meslier s’en prend d’abord aux écrits bibliques. Qui
peut véritablement en garantir l’authenticité ? Sur quoi repose l’autorité qu’on
accorde à Mathieu, Marc, Luc et Jean ? Qui nous garantit que leur texte n’a pas
été travesti, modifié au cours des siècles ? Pourquoi les textes bibliques ne
sont pas soumis à la même prudence face à leur authenticité que tout autre
document écrit profane ? Pourquoi les apocryphes ne furent pas conservés et
vice-versa ? Comment peut-on accepter les divergences entre les témoignages
qu’ils nous présentent ? L’Ancien Testament est aussi mis à mal, qualifié
d’histoires de fous, Meslier questionne la nécessité de poser tant de carnages
et de sacrifices dans ce texte supposé représenter la suprême sagesse et la
suprême bonté. Le sens allégorique du texte ne semble pas être un argument qui
convainc Meslier, puisque dans ce cas, il serait possible de faire dire ce que
l’on veut aux textes religieux : « … qui forgent comme ils veulent, ou qui ont forgé comme ils ont voulu, tous
ces beaux prétendus sens spirituels, allégoriques et mystiques dont ils
entretiennent et repaissent vainement l’ignorance des pauvres peuples. Ce n’est
plus la parole de Dieu qu’ils nous proposent et qu’ils nous débitent sous ce
sens-là ; mais ce sont seulement leurs propres pensées, leurs propres
fantaisies, et les idées creuses de leurs fausses imaginations ; et ainsi, elles
ne méritent pas qu’on y ait aucun égard, ni que l’on y fasse aucune
attention. » D’ailleurs, quel subterfuge est donc ce recours au sens allégorique des
textes ! Voyant que les promesses des textes ne se réalisaient pas, Paul aurait
été le premier à recourir au sens allégorique afin de préserver le mensonge
chrétien : « Nos christicoles regardent comme une ignorance, ou comme une grossièreté
d’esprit, de vouloir prendre au pied de la lettre les susdites promesses et
prophéties comme elles sont exprimées, et croient faire bien les subtils et les
ingénieux interprètes des desseins et des volontés de leur dieu, de laisser le
sens littéral et naturel des paroles, pour leur donner un sens qu’ils appellent
mystique et spirituel et qu’ils nomment allégorique, anagogique et
topologique. » Avec son ironie cinglante, Meslier surenchérit : « Si on voulait de même interpréter allégoriquement et figurativement tous
les discours, toutes les actions et toutes les aventures du fameux Don Quichotte
de la Manche, on y trouverait si on voulait une sagesse toute surnaturelle et
divine. » Les prophéties bibliques ne sont que des faussetés qui ne se sont jamais
réalisées, l’exemple le plus marquant selon Meslier est l’alliance avec les
juifs, peuple ayant souffert de toutes les époques : « Puisque l’on ne voit maintenant, et que l’on n’a même jamais vu, aucune
marque de cette prétendue alliance, et qu’au contraire on les voit
manifestement, depuis beaucoup de siècles, exclus de la possession des terres et
pays qu’ils prétendent leur avoir été promis et leur avoir été donnés de la part
de Dieu pour en jouir à tout jamais. » Finalement, Meslier en vient à rappeler les règles pourtant essentielles de
la critique historique et nous invite à poser cette grille d’analyse sur les
textes chrétiens : « Pour qu’il y ait quelque certitude dans les récits qu’on se fait, il
faudrait savoir : Une autre attaque profonde de Meslier va contre le personnage de Jésus
lui-même. Ce n’est pas que Meslier remette en question son existence historique,
mais il le présente comme : « un homme de néant, qui n’avait ni talent, ni
esprit, ni science, ni adresse, et qui était tout à fait méprisé dans le monde ;
un fou, un insensé, un misérable fanatique et un malheureux pendard. » La
glorification de la souffrance, le message paradoxal de Jésus qui dit qu’il
sauvera les Hommes tout en présentant le fait que d’autres seront soumis à la
condamnation éternelle, l’aveu de Jésus de venir mettre le désordre dans notre
monde et la promesse en un royaume inexistant, ne voilà que quelques raisons de
la condamnation de Jésus faite par Meslier. Autre élément dénoncé par Meslier
est la doctrine incohérente du Christ, haine du corps, le laisser pour compte
des préoccupations terrestres tels les vêtements et la nourriture, la croyance
en la providence divine : « Il ferait certainement beau de voir les hommes se fier à une telle promesse
que celle-là ! que deviendraient-ils ? S’ils étaient seulement un an ou deux
sans travailler, sans labourer ? Sans semer ? Sans moissonner et sans faire de
greniers ? Pour imiter en cela les oiseaux du ciel. Ils auraient beau ensuite à
faire les dévots, et à chercher pieusement ce prétendu royaume du ciel et sa
justice ! Le père céleste pourvoirait-il pour cela plus particulièrement à leurs
besoins. » La promesse du royaume céleste (qui n’est toujours pas arrivé après plus de
2000 ans) présente aussi pour Meslier une autre preuve de la non-validité de
l’enseignement de Jésus-Christ. Le passage de Jésus n’a d’ailleurs en rien
amélioré notre monde, toujours selon Meslier, le monde n’a fait qu’empirer, le
mal, le péché sont toujours présents, et ce même parmi les chrétiens. L’idée de
décadence est aussi présente chez Meslier : « Les hommes deviennent tous les jours de plus en plus vicieux et méchants,
et il y a comme un déluge de vices et d’iniquités dans le monde. On ne voit pas
même que nos christicoles puissent se glorifier d’être plus sains, plus sages et
plus vertueux, ou mieux réglés dans leur police et dans leurs mœurs que les
autres peuples de la Terre. » Pour Meslier, si Jésus avait véritablement été un Dieu il aurait rendu un
grand service à l’humanité, il aurait rendu tous les Hommes sains de corps et
d’esprit, sages et vertueux. Il aurait banni du monde tous les vices, les
péchés, les injustices, etc. Finalement, autre absurdité, si Jésus avait
véritablement sauvé tous les Hommes par son sacrifice, s’il avait vraiment
absout tous les péchés du monde, pourquoi diable le christianisme a-t-il
conservé l’usage des pénitences ? Pourquoi y a-t-il encore des damnés ? Parce
que Dieu ne veut pas nuire à notre liberté et ne veut pas sauver ceux qui ne
veulent pas l’être ? Baliverne pour Meslier. Comment un Dieu parfait
laisserait-il se précipiter aux enfers des milliers d’humains qu’il est supposé
aimer ? « On peut aussi leur dire que Dieu étant tout-puissant et infiniment sage
comme ils le supposent, il pourrait, sans ôter la liberté aux hommes, conduire
et diriger toujours si bien leurs cœurs et leurs esprits, leurs pensées et leurs
désirs, leurs inclinaisons et leurs volontés, qu’ils ne voudraient jamais faire
aucun mal, ni aucun péché, et ainsi qu’il pourrait facilement empêcher toutes
sortes de vices et de péchés, sans ôter et sans blesser la liberté. » Autre absurdité, l’Homme se voit condamner par un Dieu supposément juste à
payer pour un péché originel que seul deux humains ont commis, et comment un tel
péché peut-il affecter avec autant de force un Dieu parfait et immuable ? Outre
cela, Dieu n’a pas trouvé de moyen plus efficace pour effacer le péché originel
(qui n’est apparemment aucunement effacé puisque nous en subissons toujours les
conséquences) que d’envoyer son fils se faire tuer par les Hommes, c’est-à-dire,
laisser les Hommes commettre un péché encore pire que celui de croquer le fruit
défendu. Sans crucifixion, pas de rédemption, Judas et Pilate seraient donc les
grands sauveurs de l’humanité ? Si tout le monde avait aimé et écouté Jésus,
aurions-nous perdu toute chance de rédemption ? Paradoxe final : « C’est comme si on disait qu’un Dieu infiniment sage et infiniment bon se
serait offensé contre les hommes et qu’il se serait rigoureusement irrité contre
eux pour un rien (croquer dans un fruit) et pour une bagatelle, et qu’il se
serait miséricordieusement apaisé et réconcilié avec eux par le plus grand de
tous les crimes ? Par un horrible déicide qu’ils auraient commis, en crucifiant
et en faisant cruellement et honteusement mourir son cher et divin fils ? » L’acceptation du christianisme demeure pour Meslier un mystère impénétrable :
comment des hommes sensés ont-ils fait pour adhérer à de pareilles idées ?
Qu’elle est donc cette étrange morale qui côtoie amour du prochain et recherche
de douleurs et de souffrances, « qui déclare bienheureux ceux qui pleurent et
ceux souffrent, qui place la perfection dans ce qui est contraire aux besoins
naturels, qui demande de ne pas résister aux méchants, mais de les laisser
faire ? » Absurdité selon Meslier. Et que dire du mal ? Pourquoi Dieu
l’impose-t-il aux bons et aux sages ? Éprouver leur patience, les purifier,
perfectionner leur vertu, pour les rendre plus heureux dans le ciel ?
Re-balivernes, s’écrie Meslier. Et de quel droit parlons-nous du royaume
céleste ? « (Les « christicoles » ) Y ont-ils été voir ? Pour en savoir des nouvelles ?
Qui leur a dit que cela était ainsi ? Quelle expérience en ont-ils ? Quelle
preuve en ont-ils ? Certainement aucune, si ce n’est celle qu’ils prétendent
tirer de leur foi, qui n’est qu’une croyance aveugle des choses qu’ils ne voient
pas, que personne n’a jamais vu et que personne ne verra jamais ? » Confesseur pendant près de quarante ans, rappelons-le, Meslier en est venu à
se demander si les gens croyaient encore véritablement aux diverses
« balivernes » chrétiennes ou s’ils ne jouaient pas eux aussi la comédie, un peu
comme lui qui n’osait pas déclarer au grand jour, de son vivant, sa pensée, par
peur de toute la répression qui s’abattrait sur lui : « Quant au commun des hommes, on voit bien aussi par leurs mœurs et par leur
conduite que la plupart d’entre eux ne sont guère mieux persuadés de la vérité
de leur religion ni de ce qu’elle leur enseigne que ceux dont je viens de
parler, quoiqu’ils en fassent plus règlement les exercices. Et ceux qui parmi le
peuple ont tant soit peu d’esprit et de bon sens, tout ignorants qu’ils soient
d’ailleurs dans les sciences humaines, ne laissent pas que d’entrevoir, et de
sentir même en quelque façon, la vanité et la fausseté de ce qu’on leur veut
faire accroire sur ce sujet, de sorte que ce n’est que comme de force, comme
malgré eux, comme contre leurs propres lumières, comme contre leur propre
raison, et comme contre leurs propres sentiments qu’ils croient ou plutôt qu’ils
s’efforcent de croire ce qu’on leur en dit. » Annonçant déjà Marx, Meslier reproche aussi à l’Église son soutien aux
tyrannies ainsi qu’à l’exploitation du peuple. L’Église, au lieu de défendre le
pauvre, bénit les divers « parasites » qui se sont collés au travail des pauvres
afin de mieux les exploiter : soldats, ecclésiastiques, juristes, policiers,
nobles, etc. Le roi (qui devrait être assassiné selon Meslier) domine cette
tyrannie et jouit d’ailleurs grâce au clergé d’une supposée souveraineté qui lui
vient de Dieu, encore un effort supplémentaire pour soumettre le peuple grâce à
la référence au divin. Meslier espère que son message sera entendu, diffusé, et
que les Hommes apprendront à vivre sans le mensonge chrétien et ce, peu importe
les conséquences : « Après cela, que l’on en pense, que l’on en juge, que l’on en dise et que
l’on en fasse tout ce que l’on voudra dans le monde, je ne m’en embarrasse
guère ; que les hommes s’accommodent et qu’ils gouvernent comme ils veulent,
qu’ils soient sages ou qu’ils soient fous, qu’ils soient bons ou qu’ils soient
méchants, qu’ils disent ou qu’ils fassent même de moi ce qu’ils voudront après
ma mort ; je m’en soucie fort peu : je ne prends déjà presque plus de part à ce
qui se fait dans le monde ; les morts avec lesquels je suis sur le point d’aller
ne s’embarrassent plus de rien, ils ne se mêlent plus de rien, et ne se soucient
plus de rien. Je finirai donc ceci par le rien, aussi ne suis-je guère plus
qu’un rien, et bientôt je ne serai rien. » Que faut-il retenir de l’abbé Meslier ? Disons d’abord que ses textes,
quoique, on le devinera, jugés très dangereux par ceux qui les ont découverts,
connaîtront une diffusion relativement large pour un texte si iconoclaste qui
s’inscrivait dans une époque où la religion chrétienne conservait une mainmise
assez forte sur la société et la culture européenne. Le texte fut cependant
utilisé à mauvais usage, Voltaire en édita un résumé, assez populaire, qui fut
cependant extrêmement dilué par ce dernier ; l’athéisme matérialiste conscient
et intransigeant de Meslier avait été transformé en une prudente profession de
foi déiste où Meslier s’excusait à Dieu d’avoir professé des mensonges sur son
compte tout au long de sa vie d’ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, la pensée de
Meslier, premier texte moderne franchement athée, libre de l’habituelle (et
confondante) prudence littéraire qui entourait les textes dits athées de
l’époque, est révélatrice de la présence d’une véritable pensée athée (peut être
discrète certes) au dix-huitième siècle. La franchise posthume de Meslier, qui n’hésite pas à affirmer que bon nombre
de ses paroissiens et, encore pire, d’ecclésiastiques (comme ceux des autres) ne
croient plus et feignent d’avoir la foi, nous est révélatrice de la difficulté
qu’avaient les Hommes du XVIIIe siècle d’exprimer en toute liberté leur sentiment
profond face à la notion de Dieu. La diffusion des thèses de Meslier, premier
véritable texte athée systématique, clair et franc, n’aidera évidemment pas les
ecclésiastiques de l’époque dans leur lutte contre l’athéisme, qu’ils prêtaient,
à tort ou à travers, à tout philosophe posant un nouveau système. L’athéisme
franc de Meslier ne connaîtra que fort peu d’imitateurs au cours du XVIIIe siècle, sûrement, s’il faut en croire l’exemple de
Meslier en raison du cadre rigide que posaient toujours les structures
politico-religieuses du siècle. Cependant, Meslier avait franchi une limite, son
texte annonçait que le terrain était désormais prêt pour la mise sur pied d’un
discours athée systématique et sans compromis, discours encore contenu par des
structures politiques certes, mais dont l’imminente disparition (la Révolution
française, tout comme le vaste courant libéral qui secouera l’Europe est proche)
permettra l’expression d’un véritable athéisme systématique et combatif, mené de
leur vivant par des intellectuels qui ne reculent pas devant la crainte de
l’Église ou l’argument ontologique.Jean Meslier
Biographie
Testament de l'abbé Meslier