
Le Guide des Égarés
ms.
hébreu, XIVe s., Majorque, 1352
traduction de Samuel Ibn
Tibbon
Bibliothèque nationale de France
département des
manuscrits
Le Guide des égarés apparaît dans l’histoire des idées comme l’une des plus illustres œuvres philosophiques de tous les temps.

Maïmonide (1135-1204) est resté une figure majeure du
judaïsme rabbinique. Mais sa connaissance de la philosophie fit de lui l’apôtre
d’une religion rationnelle, épurée des superstitions, qui vise essentiellement
l’instauration d’une société vraiment humaine.
Écrit pour des intellectuels écartelés entre la tradition religieuse et la pensée scientifique et philosophique de l’époque, Le Guide des égarés tente surtout de mettre en accord l’enseignement de la Bible et de ses commentaires, avec la philosophie d’Aristote. Reconnu très vite comme une œuvre maîtresse, il influença de manière décisive la pensée juive, chrétienne et musulmane.
De portée universelle, Le Guide ne constitue pas moins une analyse approfondie du judaïsme, dans ses aspects rituels comme dans le domaine de ses croyances.
Il propose une compréhension rationnelle de la Bible et du Talmud, dégagée de l’autorité et des dogmes des institutions juives qui lui en tiennent rigueur pendant des siècles.
Le Traité des huit chapitres opère la synthèse de l’Éthique d’Aristote et de la morale juive traditionnelle ; ce qui a pour conséquence inattendue de faire de lui le premier traité de psychologie et de psychothérapie de l’histoire.
Écrit pour des intellectuels écartelés entre la tradition religieuse et la pensée scientifique et philosophique de l’époque, Le Guide des égarés tente surtout de mettre en accord l’enseignement de la Bible et de ses commentaires, avec la philosophie d’Aristote. Reconnu très vite comme une œuvre maîtresse, il influença de manière décisive la pensée juive, chrétienne et musulmane.
De portée universelle, Le Guide ne constitue pas moins une analyse approfondie du judaïsme, dans ses aspects rituels comme dans le domaine de ses croyances.
Il propose une compréhension rationnelle de la Bible et du Talmud, dégagée de l’autorité et des dogmes des institutions juives qui lui en tiennent rigueur pendant des siècles.
Le Traité des huit chapitres opère la synthèse de l’Éthique d’Aristote et de la morale juive traditionnelle ; ce qui a pour conséquence inattendue de faire de lui le premier traité de psychologie et de psychothérapie de l’histoire.

Son "Moréh Nébouchim" s'adresse aux
intellectuels qui, après avoir vainement cherché une conciliation entre le sens
littéral des Ecritures (tradition religieuse) avec les vérités rationnelles
(pensée scientifique), demeurent dans le doute et l'inquiétude. Il tente de
mettre en accord l'enseignement de la Torah et de ses commentaires avec la
philosophie d'Aristote. Il persiste à considérer la Loi comme la révélation des
plus hautes vérités mais, quand le texte de la Loi est contredit par une
proposition scientifiquement démontrée, il rejette le sens littéral et lui
substitue une interprétation allégorique.
"L'Ecriture, dit-il, est comme un puits caché à une grande profondeur. Et ce n'est que par l'interprétation des allégories, et d'une allégorie par l'autre, que l'on noue, en quelque sorte, les cordes qui servent à y puiser". (...)
Grand admirateur d'Aristote, comme beaucoup de penseurs juifs, Maimonide voulut prouver l'union de la Philosophie et de la Tradition. Avec Aristote, il admet l'absolue simplicité de l'essence divine. Mais, pour rester fidèle à la théorie biblique de la création, il croit, à l'encontre d'Aristote, que Dieu n'a pas seulement tiré du néant la forme, mais aussi la matière du monde. La divinité ne peut être définie; on ne peut affirmer d'elle ni qualités ni relations réelles; on ne peut lui attribuer que des pouvoirs actifs. Il a incité par son exemple les juifs à l'étude d'Aristote et les a mis ainsi en mesure de transmettre la science des Arabes à l'Europe chrétienne.
En morale, Maïmonide affirme sans restriction la thèse de la liberté humaine. L'humain est bon ou mauvais volontairement et la prescience (connaissance du futur) divine n'altère en rien sa liberté. Il est capable d'accomplir le bien pour lui-même en tout désintéressement ou par amour de Dieu.
A propos des lois juives sur l'alimentation (Cacherout), il dit dans le Guide Des Egarés III 35 :
" ... Les lois alimentaires nous éduquent à la maîtrise de nos instincts. Elles nous habituent à contenir l'avidité et la faiblesse qu'on éprouve de rechercher ce qu'il y a de plus doux et d'adopter comme but, la passion de manger et de boire... "
Ainsi, pour Maïmonide, ces lois alimentaires de la Torah sont, entre autres significations, un exercice d'auto-discipline pour aider l'homme à réprimer son instinct animal à l'égard de la nourriture. Maïmonide poursuit : "... Quant à ce qui est indispensable, comme de manger et de boire, l'homme doit se borner à ce qui est le plus utile et avoir en vue le seul besoin de se nourrir et non la jouissance, il faut se borner au nécessaire et s'abstenir du superflu". De portée universelle, le Guide constitue une analyse approfondie du judaïsme, dans le domaine des croyances comme dans ses aspects rituels. Il y est question de Dieu, de la Création, de la Prophétie.
Il influença, sans aucun doute, de manière décisive la pensée monothéiste du monde chrétien, en particulier de Thomas d’Acquin, malgrè une divergence fondamentale de l'approche et de la conception de la révélation divine; ce qui est un comble pour un philosophe influencé lui-même par le judaïsme, le monde arabe et la pensée grecque mais pas du tout par le monde chrétien.
La Lettre sur l'Astrologie
Sa "Lettre sur l'Astrologie", répond à une interrogation des rabbins de France et conclut en faveur d'une indiscutable responsabilité de l'homme. Le créateur guide l'homme mais celui ci a le pouvoir de décider le bien ou le mal. Il ne pense donc pas que les aléas de l’heure ou du jour de la naissance pourraient influencer nos actions.
Influence philosophique de Maïmonide
Non seulement il fut un des premiers intermédiaires entre Aristote et les docteurs de la scolastique, mais ceux-ci l'ont connu et lui ont rendu justice par la bouche d'Albert le Grand et de Saint Thomas. Mais c'est surtout au sein de la société juive qu'il a opéré une véritable révolution intellectuelle en introduisant de l'ordre dans les compilations talmudiques, en protestant contre l'interprétation purement littérale de la Loi, en essayant de concilier la religion judaïque avec la philosophie. II a été l'inspirateur non seulement du grand mouvement de philosophie juive du XIIIe siècle, mais encore le guide intellectuel des grands philosophes juifs postérieurs, Spinoza, Mendelssohn et Salomon Maïmon. (Théodore Ruyssen) ainsi que des penseurs chrétiens, Thomas d'Aquin en particulier..
Le Médecin
La profession médicale était pour lui une part entière de la vénération divine. Le médecin se doit d'être parfait intellectuellement et moralement, les connaissances médicales ne lui suffisent pas.
Médecin il fut assez ouvert pour penser l'homme comme une totalité dans laquelle l'âme et le corps sont indissociables. La médecine de Maimonide puisait à trois sources :
- les notions de santé dans la Tradition Hébraïque,
- la médecine pratiquée à son époque,
- ses propres recherches et analyses liées à des expérimentations personnelles.
Une dizaine de livres de médecine lui sont attribués qui ont été écrits en arabe avant d'être traduit en hébreu, en particulier par son disciple Samuel ibn Tibbon de Montpellier. Une grande partie de cette littérature fut écrite au service des monarques arabes auxquels il était subordonné. On peut citer entre autres:
Le Traité des Aphorismes médicaux de Moïse
Basé en partie sur les écrits des médecins grecs, cet ouvrage embrasse tous les aspects des diverses branches de la médecine, tant en ce qui concerne la symptomatologie, le diagnostic et le traitement des maladies que leurs fondements anatomiques et physiopathologiques, ainsi que l'ensemble de la thérapeutique médicamenteuse. Sa science médicale s'appuyait sur des observations rigoureuses, faisant abstraction de toute superstition et de rites obscurs. Il attachait une grande importance à l'équilibre entre le corps et l'âme et au respect d'une saine hygiène de vie.
Le Traité est divisé en 25 grands chapitres, où l'on aborde : l'anatomie et la physiologie, les humeurs, la déontologie, la symptomatologie, les troubles de la parole, la thérapeutique générale, les maladies "spéciales", les fièvres, les périodes d'incubation, les saignées, les purgatifs et les vomissements, la chirurgie, la gynécologie, l'hygiène, la condition physique et le sport, la balnéation, les aliments et les boissons, les drogues, les médicaments "magiques", la physio-pathologie, les cas rares, et enfin, le doute médical (surtout par rapport à certains écrits de Galien)
Un grand nombre de spécialités sont traitées depuis les troubles cardio-vasculaires, le diabète sucré, les tumeurs, la psychosomatique, les nerfs, le tube digestif, les troubles respiratoires, les maladies infectieuses et le sport, l'anesthésie.
A lui seul, ce "Traité des Aphorismes" constitue une somme des connaissances médicales de l'époque, depuis les apports de la Médecine Hippocratique jusqu'aux pratiques du XIIe siècle, celui de Maïmonide.
Il a été la source médicale la plus consultée du Moyen Age.
Le Traité des poisons et leurs antidotes
Rédigé en 1198, à la demande du Vizir Al Afdal, il y traite des morsures de serpents, des différents poisons, de la pharmacologie et des antidotes, des traitements généraux, des régimes diététiques, de la prophylaxie de l'empoisonnement. Il recommande également de distinguer soigneusement entre les morsures de chiens enragés et celles causées par des animaux agressifs mais sains.
Le Traité de l'asthme
Il y traite de l'origine psychosomatiques, de thérapeutique, d'expérimentations personnelles, de l'alimentation : en quantité et en qualité, des horaires des repas, de l'environnement. Maimonide considère que la maladie résulte de la rupture d'un équilibre. Cet équilibre, physique et mental, sera maintenu chez celui qui saura s'en tenir au juste milieu. Le corps et l'esprit, bien que réalités distinctes, entretiennent chez l'être humain des relations d'interdépendances. Tout déséquilibre dans l'un se répercute sur l'autre, compromettant ainsi l'harmonie de l'être humain: "Il est clair pour les médecins, que l'on ne peut parvenir à la thérapeutique des maladies de manière directe ; il faut s'efforcer avant tout de bien connaître le tempérament du malade..."
" Quant aux émotions, leur importance nous est connue ; c'est à dire que l'action de la souffrance morale et de l'oppression, que nous constatons, affaiblit les fonctions psychiques et physiques à tel point qu'au cours des repas, l'appétit disparaît à cause de la douleur, de l'angoisse, de la tristesse ou des soucis. Si l'homme veut alors élever la voix, cela lui sera impossible, car son émotion affaiblit ses organes respiratoires dont il ne pourra se servir convenablement... Il n'a même pas de force pour lever ou déplacer ses membres. Si cet état persiste, il tombera obligatoirement malade et si cela se prolonge, il mourra... La joie et le plaisir provoquent l'état contraire et renforcent le moral et les mouvements du sang et de l'esprit. Ainsi, l'organisme verra s'accomplir ses fonctions aussi complètement que possible".
Le Traité sur les Aphrodisiaques ou Traité de la vie conjugale
Ecrit à la demande d’un neveu de Saladin en 1190, Maïmonide y aborde les facteurs psychologiques, le nombre des partenaires, les aliments et boissons intervenants dans la sexualité, les aliments contre-indiqués, les mets cuisinés, recettes et aphrodisiaques et l'hygiène de vie à suivre.
Le Traité des hémorroïdes
On peut y lire des des conseils sur les mets bénéfiques et ceux à éviter pour celui qui souffre d'hémorroïdes, des mesures de prophylaxie et de thérapeutique générale et locale.
Le Traité de conservation de la Santé
"L'essentiel pour l'alimentation (comme dans tous les domaines) est de parvenir à un équilibre et de s'y tenir..."
Il y donne des règles pour maintenir la santé physique, mentale, sociale. Il y énonce les règles générales concernant l’individu, la communauté. Il élevait le régime alimentaire et sanitaire à un devoir religieux pour tout homme. Il reprend les recommandations de la Tradition Hébraïque (Talmud Berahot 62 b) : "On ne mangera jamais que l'on ait faim et l'on ne boira jamais que l'on ait soif". - "On ne se retiendra jamais pour satisfaire ses besoins naturels même un instant tant pour uriner que pour aller à la selle" (Chabbat 82a).
Maimonide ajoute cette notion d'hygiène alimentaire: "... Lorsque l'homme travaille, se fatigue suffisamment, se nourrit modérément et lorsque ses intestins se vident facilement : ses forces se raffermissent..."
"Par contre, qui mène une vie tranquille sans exercice physique, qui tarde à satisfaire ses besoins naturels,... mangerait-il des aliments sains... que, sa vie durant, il serait sujet à des affections diverses."
Maimonide apparaît même prémonitoire lorsqu'il écrit: "La gloutonnerie est comme un poison mortel pour le corps humain et la véritable cause de toutes les affections... dont la plupart ont pour origine les aliments nuisibles, une alimentation trop abondante, même lorsqu'il s'agit d'aliments sains".
Commentaires des aphorismes d'Hippocrate
Dans ses "Commentaires des aphorismes d'Hippocrate" il considère les aphorismes d'Hippocrate comme l'œuvre la plus utile pour un médecin tout en estimant utile d'en clarifier certains points. Il commente également l'œuvre de Galien. Il éclaircit certains points obscurs, en réfute d'autres, son but étant de faciliter l'acquisition des connaissances.
Le Traité des réponses médicales
Son "Traité des réponses médicales" contient des études sur la personnalité du Vizir Al Afdal et des conseils sur son emploi du temps, des aperçus sur les problèmes de déontologie, et enfin une mise en relation de la médecine et de la religion.
Les Aphorismes de Moïse Maimonide ou Fusul Moussa
Maïmonide a résumé toute sa pratique médicale dans un ouvrage célèbre qu’il intitula « Fusul Moussa » c’est à dire les Aphorismes de Moïse Maïmonide. Il s’y présente humblement comme un simple compilateur des œuvres d’Hippocrate et de Galien mais en y rajoutant les notions qu’il avait acquises et qui venaient de son éthique juive. Il prétendait avoir écrit ces aphorismes pour son usage personnel : « pour le moment où sa mémoire lui ferait défaut ». En fait, ces aphorismes ont été extrêmement utilisés par tous les praticiens médiévaux. Ils furent traduits une première fois en hébreu en 1280 et une version imprimée parut en 1834 mais dès 1489 une traduction latine fut éditée à Bologne avec quelques années plus tard, en 1579, une version abrégée qui parût à Bâle.
Le Glossaire de phytothérapie
En 1932, on a retrouvé un "glossaire de phytothérapie", de 350 remèdes à base de plantes, classées par ordre alphabétique avec leurs noms populaires (en arabe, grec, persan et en dialecte berbère, marocain, égyptien).
A la différence de ses confrères juifs, son œuvre conseille la modération dans les prescriptions, associant les remèdes au soutien psychologique. C'est ainsi qu'il considère que les "médicaments ne servent qu'à soutenir la nature dans sa tâche, mais ne peuvent se substituer à elle." Pour lui, la guérison est synonyme du retour à un équilibre antérieur (à la nature), momentanément perturbé par la maladie. Cette réflexion est un exemple accompli de médecine orientale et qui plus est en accord avec la Torah, dans laquelle la maladie est le contraire du bien-être.
Pour y parvenir, il conseille d'utiliser autant, les ressources du corps, que l'on pourrait appeler "l'hygiène de vie", que les facultés de l'esprit mobilisées dans le cadre d'une dynamique pré-dictée par le Créateur. Il faut que l'homme fasse le bilan de ses actions par rapport à ce qu'il doit ou aurait dû faire et remédie à son grief ou à celui d'autrui, en réparant sa ou ses fautes.
Ce compromis peut laisser entrevoir, pour la médecine occidentale, les ressources de ce que l'on appelle aujourd'hui la médecine psycho-somatique.
La Prière Médicale
La Prière Médicale qui lui est attribuée est parue pour la première fois en Allemand en 1783 sans que la trace d'un original en Hébreu ne soit mentionée. Son origine est donc douteuse et pour certains elle aurait été composée à partir de la "Prière médicale d'un médecin juif de Rome" écrite par Jacob Zahalon au XVIIe siècle. Il est admis qu'elle correspond bien à l'esprit de Maimonide et à l'esprit des médecins juifs du Moyen Age. Le Pr Fred Rosner (in "la Médecine tirée du Mishneh Torah"), par exemple, estime qu'elle ne peut pas être antérieure à 1783.
"Mon Dieu, remplis mon âme d'amour pour l'art (médical) et pour toutes les créatures. N'admets pas que la soif du gain et la recherche de la gloire m'influencent dans l'exercice de mon Art, car les ennemis de la vérité et de l'amour des hommes pourraient facilement m'abuser et m'éloigner du noble devoir de faire du bien à tes enfants. Soutiens la force de mon coeur pour qu'il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l'ami et l'ennemi, le bon et le mauvais.
Fais que je ne vois que l'homme dans celui qui souffre. Fais que mon esprit reste clair auprès du lit du malade et qu'il ne soit distrait par aucune chose étrangère afin qu'il ait présent tout ce que l'expérience et la science lui ont enseigné, car grandes et sublimes sont les recherches scientifiques qui ont pour but de conserver la santé et la vie de toutes les créatures.
Fais que mes malades aient confiance en moi et mon Art pour qu'ils suivent mes conseils et mes prescriptions. Eloigne de leur lit les charlatans, l'armée des parents aux mille conseils, et les gardes qui savent toujours tout : car c'est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l'Art et conduit souvent les créatures à la mort. Si les ignorants me blâment et me raillent, fais que l'amour de mon Art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l'âge de mes ennemis. Prête-moi, mon Dieu, l'indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers.
Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Eloigne de moi l'idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l'occasion d'élargir de plus en plus mes connaissances. Je peux aujourd'hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l'Art est grand mais l'esprit de l'homme pénètre toujours plus avant."
(Traduction tirée de : Soulier, Du Serment d'Hippocrate à l'éthique médicale, Thèse médecine, Marseille, 1985)
Marié à la sœur du secrétaire royal du vizir, le vieux sage meurt à Foustat (le vieux Caire) en Egypte le 13 décembre 1204, à l'âge de soixante-dix ans, laissant derrière lui un fils de dix-sept ans apte à préserver l'héritage intellectuel du philosophe. Rabbi Moshé ben Maimon "Rambam" sera inhumé à Tibériade, aux cotés de son père, dont le caveau est parallèle au sien. Sur sa tombe est inscrit en Hébreu l'épitaphe :
"Mi Moshé ad Moshé, Lo Kam ké Moshé"
"Depuis Moïse (le prophète) jusqu'à Moïse (ben Maimon), aucun autre Moïse ne s'est manifesté » (allusion Deutéronome, verset XXXIV, 10).
Dans ce cimetière se trouvent les caveaux de très grands rabbins et de très grandes figures du judaïsme.
L'ensemble de l'œuvre de Maïmonide est profonde, claire et concise. "Pilier universel de la connaissance" pour l'ensemble de l'Humanité. Il est "Prince des Médecins" pour le monde médical, il est "l'Aigle de la Synagogue" pour les juifs. Toute conception rationaliste du judaïsme, jusqu'à ce jour, se réclame de Maïmonide.
"L'Ecriture, dit-il, est comme un puits caché à une grande profondeur. Et ce n'est que par l'interprétation des allégories, et d'une allégorie par l'autre, que l'on noue, en quelque sorte, les cordes qui servent à y puiser". (...)
Grand admirateur d'Aristote, comme beaucoup de penseurs juifs, Maimonide voulut prouver l'union de la Philosophie et de la Tradition. Avec Aristote, il admet l'absolue simplicité de l'essence divine. Mais, pour rester fidèle à la théorie biblique de la création, il croit, à l'encontre d'Aristote, que Dieu n'a pas seulement tiré du néant la forme, mais aussi la matière du monde. La divinité ne peut être définie; on ne peut affirmer d'elle ni qualités ni relations réelles; on ne peut lui attribuer que des pouvoirs actifs. Il a incité par son exemple les juifs à l'étude d'Aristote et les a mis ainsi en mesure de transmettre la science des Arabes à l'Europe chrétienne.
En morale, Maïmonide affirme sans restriction la thèse de la liberté humaine. L'humain est bon ou mauvais volontairement et la prescience (connaissance du futur) divine n'altère en rien sa liberté. Il est capable d'accomplir le bien pour lui-même en tout désintéressement ou par amour de Dieu.
A propos des lois juives sur l'alimentation (Cacherout), il dit dans le Guide Des Egarés III 35 :
" ... Les lois alimentaires nous éduquent à la maîtrise de nos instincts. Elles nous habituent à contenir l'avidité et la faiblesse qu'on éprouve de rechercher ce qu'il y a de plus doux et d'adopter comme but, la passion de manger et de boire... "
Ainsi, pour Maïmonide, ces lois alimentaires de la Torah sont, entre autres significations, un exercice d'auto-discipline pour aider l'homme à réprimer son instinct animal à l'égard de la nourriture. Maïmonide poursuit : "... Quant à ce qui est indispensable, comme de manger et de boire, l'homme doit se borner à ce qui est le plus utile et avoir en vue le seul besoin de se nourrir et non la jouissance, il faut se borner au nécessaire et s'abstenir du superflu". De portée universelle, le Guide constitue une analyse approfondie du judaïsme, dans le domaine des croyances comme dans ses aspects rituels. Il y est question de Dieu, de la Création, de la Prophétie.
Il influença, sans aucun doute, de manière décisive la pensée monothéiste du monde chrétien, en particulier de Thomas d’Acquin, malgrè une divergence fondamentale de l'approche et de la conception de la révélation divine; ce qui est un comble pour un philosophe influencé lui-même par le judaïsme, le monde arabe et la pensée grecque mais pas du tout par le monde chrétien.
La Lettre sur l'Astrologie
Sa "Lettre sur l'Astrologie", répond à une interrogation des rabbins de France et conclut en faveur d'une indiscutable responsabilité de l'homme. Le créateur guide l'homme mais celui ci a le pouvoir de décider le bien ou le mal. Il ne pense donc pas que les aléas de l’heure ou du jour de la naissance pourraient influencer nos actions.
Influence philosophique de Maïmonide
Non seulement il fut un des premiers intermédiaires entre Aristote et les docteurs de la scolastique, mais ceux-ci l'ont connu et lui ont rendu justice par la bouche d'Albert le Grand et de Saint Thomas. Mais c'est surtout au sein de la société juive qu'il a opéré une véritable révolution intellectuelle en introduisant de l'ordre dans les compilations talmudiques, en protestant contre l'interprétation purement littérale de la Loi, en essayant de concilier la religion judaïque avec la philosophie. II a été l'inspirateur non seulement du grand mouvement de philosophie juive du XIIIe siècle, mais encore le guide intellectuel des grands philosophes juifs postérieurs, Spinoza, Mendelssohn et Salomon Maïmon. (Théodore Ruyssen) ainsi que des penseurs chrétiens, Thomas d'Aquin en particulier..
Le Médecin
La profession médicale était pour lui une part entière de la vénération divine. Le médecin se doit d'être parfait intellectuellement et moralement, les connaissances médicales ne lui suffisent pas.
Médecin il fut assez ouvert pour penser l'homme comme une totalité dans laquelle l'âme et le corps sont indissociables. La médecine de Maimonide puisait à trois sources :
- les notions de santé dans la Tradition Hébraïque,
- la médecine pratiquée à son époque,
- ses propres recherches et analyses liées à des expérimentations personnelles.
Une dizaine de livres de médecine lui sont attribués qui ont été écrits en arabe avant d'être traduit en hébreu, en particulier par son disciple Samuel ibn Tibbon de Montpellier. Une grande partie de cette littérature fut écrite au service des monarques arabes auxquels il était subordonné. On peut citer entre autres:
Le Traité des Aphorismes médicaux de Moïse
Basé en partie sur les écrits des médecins grecs, cet ouvrage embrasse tous les aspects des diverses branches de la médecine, tant en ce qui concerne la symptomatologie, le diagnostic et le traitement des maladies que leurs fondements anatomiques et physiopathologiques, ainsi que l'ensemble de la thérapeutique médicamenteuse. Sa science médicale s'appuyait sur des observations rigoureuses, faisant abstraction de toute superstition et de rites obscurs. Il attachait une grande importance à l'équilibre entre le corps et l'âme et au respect d'une saine hygiène de vie.
Le Traité est divisé en 25 grands chapitres, où l'on aborde : l'anatomie et la physiologie, les humeurs, la déontologie, la symptomatologie, les troubles de la parole, la thérapeutique générale, les maladies "spéciales", les fièvres, les périodes d'incubation, les saignées, les purgatifs et les vomissements, la chirurgie, la gynécologie, l'hygiène, la condition physique et le sport, la balnéation, les aliments et les boissons, les drogues, les médicaments "magiques", la physio-pathologie, les cas rares, et enfin, le doute médical (surtout par rapport à certains écrits de Galien)
Un grand nombre de spécialités sont traitées depuis les troubles cardio-vasculaires, le diabète sucré, les tumeurs, la psychosomatique, les nerfs, le tube digestif, les troubles respiratoires, les maladies infectieuses et le sport, l'anesthésie.
A lui seul, ce "Traité des Aphorismes" constitue une somme des connaissances médicales de l'époque, depuis les apports de la Médecine Hippocratique jusqu'aux pratiques du XIIe siècle, celui de Maïmonide.
Il a été la source médicale la plus consultée du Moyen Age.
Le Traité des poisons et leurs antidotes
Rédigé en 1198, à la demande du Vizir Al Afdal, il y traite des morsures de serpents, des différents poisons, de la pharmacologie et des antidotes, des traitements généraux, des régimes diététiques, de la prophylaxie de l'empoisonnement. Il recommande également de distinguer soigneusement entre les morsures de chiens enragés et celles causées par des animaux agressifs mais sains.
Le Traité de l'asthme
Il y traite de l'origine psychosomatiques, de thérapeutique, d'expérimentations personnelles, de l'alimentation : en quantité et en qualité, des horaires des repas, de l'environnement. Maimonide considère que la maladie résulte de la rupture d'un équilibre. Cet équilibre, physique et mental, sera maintenu chez celui qui saura s'en tenir au juste milieu. Le corps et l'esprit, bien que réalités distinctes, entretiennent chez l'être humain des relations d'interdépendances. Tout déséquilibre dans l'un se répercute sur l'autre, compromettant ainsi l'harmonie de l'être humain: "Il est clair pour les médecins, que l'on ne peut parvenir à la thérapeutique des maladies de manière directe ; il faut s'efforcer avant tout de bien connaître le tempérament du malade..."
" Quant aux émotions, leur importance nous est connue ; c'est à dire que l'action de la souffrance morale et de l'oppression, que nous constatons, affaiblit les fonctions psychiques et physiques à tel point qu'au cours des repas, l'appétit disparaît à cause de la douleur, de l'angoisse, de la tristesse ou des soucis. Si l'homme veut alors élever la voix, cela lui sera impossible, car son émotion affaiblit ses organes respiratoires dont il ne pourra se servir convenablement... Il n'a même pas de force pour lever ou déplacer ses membres. Si cet état persiste, il tombera obligatoirement malade et si cela se prolonge, il mourra... La joie et le plaisir provoquent l'état contraire et renforcent le moral et les mouvements du sang et de l'esprit. Ainsi, l'organisme verra s'accomplir ses fonctions aussi complètement que possible".
Le Traité sur les Aphrodisiaques ou Traité de la vie conjugale
Ecrit à la demande d’un neveu de Saladin en 1190, Maïmonide y aborde les facteurs psychologiques, le nombre des partenaires, les aliments et boissons intervenants dans la sexualité, les aliments contre-indiqués, les mets cuisinés, recettes et aphrodisiaques et l'hygiène de vie à suivre.
Le Traité des hémorroïdes
On peut y lire des des conseils sur les mets bénéfiques et ceux à éviter pour celui qui souffre d'hémorroïdes, des mesures de prophylaxie et de thérapeutique générale et locale.
Le Traité de conservation de la Santé
"L'essentiel pour l'alimentation (comme dans tous les domaines) est de parvenir à un équilibre et de s'y tenir..."
Il y donne des règles pour maintenir la santé physique, mentale, sociale. Il y énonce les règles générales concernant l’individu, la communauté. Il élevait le régime alimentaire et sanitaire à un devoir religieux pour tout homme. Il reprend les recommandations de la Tradition Hébraïque (Talmud Berahot 62 b) : "On ne mangera jamais que l'on ait faim et l'on ne boira jamais que l'on ait soif". - "On ne se retiendra jamais pour satisfaire ses besoins naturels même un instant tant pour uriner que pour aller à la selle" (Chabbat 82a).
Maimonide ajoute cette notion d'hygiène alimentaire: "... Lorsque l'homme travaille, se fatigue suffisamment, se nourrit modérément et lorsque ses intestins se vident facilement : ses forces se raffermissent..."
"Par contre, qui mène une vie tranquille sans exercice physique, qui tarde à satisfaire ses besoins naturels,... mangerait-il des aliments sains... que, sa vie durant, il serait sujet à des affections diverses."
Maimonide apparaît même prémonitoire lorsqu'il écrit: "La gloutonnerie est comme un poison mortel pour le corps humain et la véritable cause de toutes les affections... dont la plupart ont pour origine les aliments nuisibles, une alimentation trop abondante, même lorsqu'il s'agit d'aliments sains".
Commentaires des aphorismes d'Hippocrate
Dans ses "Commentaires des aphorismes d'Hippocrate" il considère les aphorismes d'Hippocrate comme l'œuvre la plus utile pour un médecin tout en estimant utile d'en clarifier certains points. Il commente également l'œuvre de Galien. Il éclaircit certains points obscurs, en réfute d'autres, son but étant de faciliter l'acquisition des connaissances.
Le Traité des réponses médicales
Son "Traité des réponses médicales" contient des études sur la personnalité du Vizir Al Afdal et des conseils sur son emploi du temps, des aperçus sur les problèmes de déontologie, et enfin une mise en relation de la médecine et de la religion.
Les Aphorismes de Moïse Maimonide ou Fusul Moussa
Maïmonide a résumé toute sa pratique médicale dans un ouvrage célèbre qu’il intitula « Fusul Moussa » c’est à dire les Aphorismes de Moïse Maïmonide. Il s’y présente humblement comme un simple compilateur des œuvres d’Hippocrate et de Galien mais en y rajoutant les notions qu’il avait acquises et qui venaient de son éthique juive. Il prétendait avoir écrit ces aphorismes pour son usage personnel : « pour le moment où sa mémoire lui ferait défaut ». En fait, ces aphorismes ont été extrêmement utilisés par tous les praticiens médiévaux. Ils furent traduits une première fois en hébreu en 1280 et une version imprimée parut en 1834 mais dès 1489 une traduction latine fut éditée à Bologne avec quelques années plus tard, en 1579, une version abrégée qui parût à Bâle.
Le Glossaire de phytothérapie
En 1932, on a retrouvé un "glossaire de phytothérapie", de 350 remèdes à base de plantes, classées par ordre alphabétique avec leurs noms populaires (en arabe, grec, persan et en dialecte berbère, marocain, égyptien).
A la différence de ses confrères juifs, son œuvre conseille la modération dans les prescriptions, associant les remèdes au soutien psychologique. C'est ainsi qu'il considère que les "médicaments ne servent qu'à soutenir la nature dans sa tâche, mais ne peuvent se substituer à elle." Pour lui, la guérison est synonyme du retour à un équilibre antérieur (à la nature), momentanément perturbé par la maladie. Cette réflexion est un exemple accompli de médecine orientale et qui plus est en accord avec la Torah, dans laquelle la maladie est le contraire du bien-être.
Pour y parvenir, il conseille d'utiliser autant, les ressources du corps, que l'on pourrait appeler "l'hygiène de vie", que les facultés de l'esprit mobilisées dans le cadre d'une dynamique pré-dictée par le Créateur. Il faut que l'homme fasse le bilan de ses actions par rapport à ce qu'il doit ou aurait dû faire et remédie à son grief ou à celui d'autrui, en réparant sa ou ses fautes.
Ce compromis peut laisser entrevoir, pour la médecine occidentale, les ressources de ce que l'on appelle aujourd'hui la médecine psycho-somatique.
La Prière Médicale
La Prière Médicale qui lui est attribuée est parue pour la première fois en Allemand en 1783 sans que la trace d'un original en Hébreu ne soit mentionée. Son origine est donc douteuse et pour certains elle aurait été composée à partir de la "Prière médicale d'un médecin juif de Rome" écrite par Jacob Zahalon au XVIIe siècle. Il est admis qu'elle correspond bien à l'esprit de Maimonide et à l'esprit des médecins juifs du Moyen Age. Le Pr Fred Rosner (in "la Médecine tirée du Mishneh Torah"), par exemple, estime qu'elle ne peut pas être antérieure à 1783.
"Mon Dieu, remplis mon âme d'amour pour l'art (médical) et pour toutes les créatures. N'admets pas que la soif du gain et la recherche de la gloire m'influencent dans l'exercice de mon Art, car les ennemis de la vérité et de l'amour des hommes pourraient facilement m'abuser et m'éloigner du noble devoir de faire du bien à tes enfants. Soutiens la force de mon coeur pour qu'il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l'ami et l'ennemi, le bon et le mauvais.
Fais que je ne vois que l'homme dans celui qui souffre. Fais que mon esprit reste clair auprès du lit du malade et qu'il ne soit distrait par aucune chose étrangère afin qu'il ait présent tout ce que l'expérience et la science lui ont enseigné, car grandes et sublimes sont les recherches scientifiques qui ont pour but de conserver la santé et la vie de toutes les créatures.
Fais que mes malades aient confiance en moi et mon Art pour qu'ils suivent mes conseils et mes prescriptions. Eloigne de leur lit les charlatans, l'armée des parents aux mille conseils, et les gardes qui savent toujours tout : car c'est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l'Art et conduit souvent les créatures à la mort. Si les ignorants me blâment et me raillent, fais que l'amour de mon Art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l'âge de mes ennemis. Prête-moi, mon Dieu, l'indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers.
Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Eloigne de moi l'idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l'occasion d'élargir de plus en plus mes connaissances. Je peux aujourd'hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l'Art est grand mais l'esprit de l'homme pénètre toujours plus avant."
(Traduction tirée de : Soulier, Du Serment d'Hippocrate à l'éthique médicale, Thèse médecine, Marseille, 1985)
Marié à la sœur du secrétaire royal du vizir, le vieux sage meurt à Foustat (le vieux Caire) en Egypte le 13 décembre 1204, à l'âge de soixante-dix ans, laissant derrière lui un fils de dix-sept ans apte à préserver l'héritage intellectuel du philosophe. Rabbi Moshé ben Maimon "Rambam" sera inhumé à Tibériade, aux cotés de son père, dont le caveau est parallèle au sien. Sur sa tombe est inscrit en Hébreu l'épitaphe :
"Mi Moshé ad Moshé, Lo Kam ké Moshé"
"Depuis Moïse (le prophète) jusqu'à Moïse (ben Maimon), aucun autre Moïse ne s'est manifesté » (allusion Deutéronome, verset XXXIV, 10).
Dans ce cimetière se trouvent les caveaux de très grands rabbins et de très grandes figures du judaïsme.
L'ensemble de l'œuvre de Maïmonide est profonde, claire et concise. "Pilier universel de la connaissance" pour l'ensemble de l'Humanité. Il est "Prince des Médecins" pour le monde médical, il est "l'Aigle de la Synagogue" pour les juifs. Toute conception rationaliste du judaïsme, jusqu'à ce jour, se réclame de Maïmonide.
Extraits de
presse
Information juive, novembre-décembre 1984
par
Charles Mopsik
Une puissance de pensée inégalée
II est des hommes dont l’œuvre et la vie sont si
intimement mêlées que l’on peut imaginer l’une en connaissant l’autre. C’est
sûrement le cas de Moché ben Maïmon « le Séfarade » (dit Maïmonide), qui naquit
en 1135 à Cordoue, dans l’Andalousie mauresque. Son père, qui y exerçait
l’activité de juge dans un tribunal rabbinique, lui donna le goût de la rigueur
et le sens du juste et naturellement Maïmonide devint l’auteur tout d’abord d’un
commentaire sur l’ensemble de la Michna, puis surtout du premier grand ouvrage
qui récapitule et codifie les règles de l’existence juive discutées dans le
Talmud. Mieux, dans la préface à son Michné Torah (« La répétition de la Torah
»), qu’il écrivit dans un hébreu très pur, il déclare que son labeur vise la
mise au net du texte talmudique de telle façon que l’on puisse désormais avoir
un accès direct à la halakha – la loi effective –, en faisant l’économie d’un
recours au Talmud, le recueil de la tradition orale.
L’ambition de Maïmonide pour son peuple est claire : pourvoir les communautés juives dispersées d’une règle de vie unitaire qui les rassemble par-delà leur éclatement, et qui, de plus, jette les bases d’une dogmatique (au sens noble du terme) qui définisse précisément et sans ambiguïté pour tous les juifs, les principes de leur foi et les détails de leur comportement social, politique et religieux. D’une certaine manière, on pourrait dire que Maïmonide a inventé la religion juive, en fixant ses règles qui faisaient encore l’objet de débats incessant. À ce titre, Maïmonide a été la conscience du peuple juif, soucieux plus que tout autre de son unité et de sa pérennité – ce qui lui valut le surnom de « second Moïse » ou encore « d’aigle de la synagogue ». Dans les lettres qu’il adressa à des communautés qui s’étaient tournées vers lui comme vers leur recours le plus sûr, on le voit s’engager résolument pour apaiser les passions, éteindre les incendies de mouvements messianiques, prendre position contre les exaltés du martyre lors des épisode de conversion forcée à l’islam, et toujours redonner l’espoir en termes simples et conciliants sans transiger sur les principes et sans complaisance.
Bien vite, le centre de la vie et de la pensée juive se déplaça de la Babylonie des derniers exilarques (les Gaonim) dont l’autorité s’était imposée depuis le sixième siècle, vers les places où Maïmonide élisait domicile. Après son départ d’Espagne et un bref séjour à Fès au Maroc, motivé par les agissements des nouveaux maîtres de la péninsule ibérique – la dynastie fanatique et intolérante des Almohades – il s’établit à Fostat, près du Caire, où il termina ses jours en 1204 – à moins que la légende qui le dit être mort à Jérusalem ne soit vraie.
Le Réel
Mais l’œuvre majeure de ses vieux jours se situe dans un autre domaine que celui de la loi, car Maïmonide, outre son activité de médecin qu’il exerçait avec passion pour subvenir à ses besoins et qui le fit entrer dans l’histoire de la médecine comme l’un de ses grands noms (on peut admirer son effigie sculptée sur la façade de l’École de médecine, rue Jacob à Paris), était aussi et surtout peut-être, un philosophe d’une envergure considérable. En lisant le fruit mûr de ses recherches en cette matière, Le Guide des égarés qu’il écrivit en arabe, on se rend compte à quel point Maïmonide mise sur le réel contre les tendances idéalistes des philosophies musulmanes, comme celle du Calam (ou des Moutacallimîn).
À partir de la pensée d’Aristote dont il se montrera l’un des meilleurs interprètes médiévaux, il élabore une théologie juive dont les ressources sont loin d’être épuisées aujourd’hui encore. La Bible, les Aggadoth du Talmud et le Midrach sont mis en valeur comme pensées spéculatives et il n’est pas de grands problèmes métaphysiques, (l’existence de Dieu et la nature des anges, la création du monde, la révélation, la prophétie) qui n’y soient abordés de manière décisive. Mais si ce livre fondamental qui joua d’ailleurs un rôle non négligeable dans le développement de la cabale, s’achève par des considérations sur la signification et l’utilité des commandements divins, auxquels Maïmonide refuse énergiquement de prêter une nature arbitraire ou irrationnelle, c’est que le souci qui régit sans cesse les mouvements de sa pensée n’est pas celui de l’acquisition d’une sagesse qui permette à l’homme de connaître vraiment Dieu : « Un tel homme, après avoir acquis cette connaissance, se conduira toujours de manière à viser à la bienveillance, à l’équité et à la justice, en imitant les actions de Dieu » (dernier chapitre du Guide).
La confrontation
Le caractère achevé et systématique de la pensée de Maïmonide n’a pas d’équivalent au sein de la littérature juive de tous les siècles, ce qui valut à celui qui disait : « Aime la vérité d’où qu’elle vienne », de nombreux adversaires qui lui reprochaient l’esprit philosophique qui marquait trop sa pensée, à leurs yeux, d’emprunts étrangers au judaïsme. La doctrine de Maïmonide suscita, de son vivant même, un mouvement intellectuel au sein d’une jeunesse juive déjà pénétrée par les sciences et les philosophies de la brillante civilisation musulmane alors à son apogée. Dans ces circonstances, la confrontation entre les nouvelles idées et la tradition juive devenait inévitable ; « les égarés » à l’adresse desquels Maïmonide avait composé son Guide n’étaient autres que les lettrés de la jeune génération, qui demeuraient hésitants et perplexes face aux vérités démontrées par la raison et face à celles éditées par la loi révélée. L’ouvrage de celui qui allait faire office de maître à penser de cette génération, prouvait qu’il était possible de rester attaché à la tradition des pères tout en s’éclairant des lumières de la raison philosophique. L’impact de cette audace se fit sentir jusqu’à la Haskala moderne, le mouvement juif des « lumières », qui trouva en Maïmonide la réalisation anticipée de ses espoirs et l’autorité rabbinique incontestée sur laquelle s’appuyer pour s’affirmer face aux tenants de la pure tradition. [...]
Il est vrai qu’un regard rétrospectif sur son histoire fait apparaître qu’il a tout aussi bien joué comme un frein à l’assimilation que comme un encouragement en sa faveur. Il a retenu des générations au sein de la tradition d’Israël et il a permis (à son corps défendant) à beaucoup d’intellectuels juifs de s’éloigner d’elle. Spinoza qui était un grand lecteur du Guide est un exemple de ceux qu’il n’a pas réussi à retenir et qu’il a plutôt aidés à partir. De même plus tard Salomon Maïmon.
Mais ce qui fait son ambivalence est aussi ce qui fait sa puissance inégalée comme source incessante de la pensée. Seul un livre qui a été un monument du génie juif et un moment de la conscience humaine eut pu avoir une telle influence. Aujourd’hui encore beaucoup de ses questions nous interpellent et beaucoup de ses réponses nous stimulent et nous encouragent. Tout penseur issu de la tradition juive pense toujours pour ou contre lui, mais jamais sans lui. Maïmonide a justement mérité d’être partie intégrante de notre mémoire.
L’ambition de Maïmonide pour son peuple est claire : pourvoir les communautés juives dispersées d’une règle de vie unitaire qui les rassemble par-delà leur éclatement, et qui, de plus, jette les bases d’une dogmatique (au sens noble du terme) qui définisse précisément et sans ambiguïté pour tous les juifs, les principes de leur foi et les détails de leur comportement social, politique et religieux. D’une certaine manière, on pourrait dire que Maïmonide a inventé la religion juive, en fixant ses règles qui faisaient encore l’objet de débats incessant. À ce titre, Maïmonide a été la conscience du peuple juif, soucieux plus que tout autre de son unité et de sa pérennité – ce qui lui valut le surnom de « second Moïse » ou encore « d’aigle de la synagogue ». Dans les lettres qu’il adressa à des communautés qui s’étaient tournées vers lui comme vers leur recours le plus sûr, on le voit s’engager résolument pour apaiser les passions, éteindre les incendies de mouvements messianiques, prendre position contre les exaltés du martyre lors des épisode de conversion forcée à l’islam, et toujours redonner l’espoir en termes simples et conciliants sans transiger sur les principes et sans complaisance.
Bien vite, le centre de la vie et de la pensée juive se déplaça de la Babylonie des derniers exilarques (les Gaonim) dont l’autorité s’était imposée depuis le sixième siècle, vers les places où Maïmonide élisait domicile. Après son départ d’Espagne et un bref séjour à Fès au Maroc, motivé par les agissements des nouveaux maîtres de la péninsule ibérique – la dynastie fanatique et intolérante des Almohades – il s’établit à Fostat, près du Caire, où il termina ses jours en 1204 – à moins que la légende qui le dit être mort à Jérusalem ne soit vraie.
Le Réel
Mais l’œuvre majeure de ses vieux jours se situe dans un autre domaine que celui de la loi, car Maïmonide, outre son activité de médecin qu’il exerçait avec passion pour subvenir à ses besoins et qui le fit entrer dans l’histoire de la médecine comme l’un de ses grands noms (on peut admirer son effigie sculptée sur la façade de l’École de médecine, rue Jacob à Paris), était aussi et surtout peut-être, un philosophe d’une envergure considérable. En lisant le fruit mûr de ses recherches en cette matière, Le Guide des égarés qu’il écrivit en arabe, on se rend compte à quel point Maïmonide mise sur le réel contre les tendances idéalistes des philosophies musulmanes, comme celle du Calam (ou des Moutacallimîn).
À partir de la pensée d’Aristote dont il se montrera l’un des meilleurs interprètes médiévaux, il élabore une théologie juive dont les ressources sont loin d’être épuisées aujourd’hui encore. La Bible, les Aggadoth du Talmud et le Midrach sont mis en valeur comme pensées spéculatives et il n’est pas de grands problèmes métaphysiques, (l’existence de Dieu et la nature des anges, la création du monde, la révélation, la prophétie) qui n’y soient abordés de manière décisive. Mais si ce livre fondamental qui joua d’ailleurs un rôle non négligeable dans le développement de la cabale, s’achève par des considérations sur la signification et l’utilité des commandements divins, auxquels Maïmonide refuse énergiquement de prêter une nature arbitraire ou irrationnelle, c’est que le souci qui régit sans cesse les mouvements de sa pensée n’est pas celui de l’acquisition d’une sagesse qui permette à l’homme de connaître vraiment Dieu : « Un tel homme, après avoir acquis cette connaissance, se conduira toujours de manière à viser à la bienveillance, à l’équité et à la justice, en imitant les actions de Dieu » (dernier chapitre du Guide).
La confrontation
Le caractère achevé et systématique de la pensée de Maïmonide n’a pas d’équivalent au sein de la littérature juive de tous les siècles, ce qui valut à celui qui disait : « Aime la vérité d’où qu’elle vienne », de nombreux adversaires qui lui reprochaient l’esprit philosophique qui marquait trop sa pensée, à leurs yeux, d’emprunts étrangers au judaïsme. La doctrine de Maïmonide suscita, de son vivant même, un mouvement intellectuel au sein d’une jeunesse juive déjà pénétrée par les sciences et les philosophies de la brillante civilisation musulmane alors à son apogée. Dans ces circonstances, la confrontation entre les nouvelles idées et la tradition juive devenait inévitable ; « les égarés » à l’adresse desquels Maïmonide avait composé son Guide n’étaient autres que les lettrés de la jeune génération, qui demeuraient hésitants et perplexes face aux vérités démontrées par la raison et face à celles éditées par la loi révélée. L’ouvrage de celui qui allait faire office de maître à penser de cette génération, prouvait qu’il était possible de rester attaché à la tradition des pères tout en s’éclairant des lumières de la raison philosophique. L’impact de cette audace se fit sentir jusqu’à la Haskala moderne, le mouvement juif des « lumières », qui trouva en Maïmonide la réalisation anticipée de ses espoirs et l’autorité rabbinique incontestée sur laquelle s’appuyer pour s’affirmer face aux tenants de la pure tradition. [...]
Il est vrai qu’un regard rétrospectif sur son histoire fait apparaître qu’il a tout aussi bien joué comme un frein à l’assimilation que comme un encouragement en sa faveur. Il a retenu des générations au sein de la tradition d’Israël et il a permis (à son corps défendant) à beaucoup d’intellectuels juifs de s’éloigner d’elle. Spinoza qui était un grand lecteur du Guide est un exemple de ceux qu’il n’a pas réussi à retenir et qu’il a plutôt aidés à partir. De même plus tard Salomon Maïmon.
Mais ce qui fait son ambivalence est aussi ce qui fait sa puissance inégalée comme source incessante de la pensée. Seul un livre qui a été un monument du génie juif et un moment de la conscience humaine eut pu avoir une telle influence. Aujourd’hui encore beaucoup de ses questions nous interpellent et beaucoup de ses réponses nous stimulent et nous encouragent. Tout penseur issu de la tradition juive pense toujours pour ou contre lui, mais jamais sans lui. Maïmonide a justement mérité d’être partie intégrante de notre mémoire.
Information juive,
novembre-décembre 1984
par le Grand rabbin René-Samuel Sirat
Des mérites reconnus
Rabbi Moché Ben Maïmon est considéré, à juste titre, comme l’une des figures les plus éminentes qu’ait connues l’histoire de la pensée juive, puisqu’aussi bien on a pu dire que, depuis Moïse, personne n’a atteint le niveau spirituel et l’influence du Prince des prophètes, jusqu’à cet autre Moché.
Sans doute sommes-nous légitimement fiers de savoir que ses mérites ont été universellement reconnus, au point que son effigie figure au frontispice de la Faculté de médecine de Paris.
Mais connaissons-nous vraiment l’œuvre de ce savant qui s’est illustré dans tous les domaines de la science de son époque : l’astronomie, les mathématiques, la médecine et, bien entendu, la philosophie ?
Son principal livre philosophique est le Moré Nevoukhim, improprement désigné en français sous le titre de Guide des égarés et qui est en réalité un « Guide pour les perplexes ». Qui est ce perplexe, auquel s’adresse Maïmonide ? C’est celui qui réfléchit au sens de l’existence, aux principes de l’éthique, à l’essence des choses et qui se sent attiré par des courants d’idées, des systèmes de pensée, étrangers au judaïsme.
Sans pour autant rejeter avec mépris les contenus des idéologies à la mode, Maïmonide exige de son lecteur une étude approfondie des sources traditionnelles pour pouvoir les intégrer à une réponse cohérente aux problèmes existentiels fondamentaux.
Ce rationaliste déterminé montre, à l’évidence, que l’attrait que peuvent exercer les modes intellectuelles de son temps n’a rien à envier à celui que suscitent nos textes révélés, chez celui qui les connaît. Au contraire, les réponses que propose le judaïsme de son temps et de tous les temps ont de quoi satisfaire les esprits les plus exigeants.
Je ne connais guère d’hommage plus émouvant à la grandeur de la science de Maïmonide que celui du Rav Issachar Selomo Taychtal, mort martyr après la déportation des juifs de Hongrie vers Auschwitz et qui a écrit quelques mois avant de périr, ce magnifique chant d’amour pour Israël et sa foi absolue dans la reconstruction de l’État. Dans son livre La Mère est heureuse avec ses enfants, il insiste sur le génie de Maïmonide qui a admirablement « su mettre en évidence le caractère vrai et inaltérable de l’enseignement des rabbins, interprètes authentiques de la parole de Dieu ».
Revue philosophique de Louvain, mai 1981
par André Reix
Maïmonide, comme plus tard saint Thomas d’Aquin, entreprend de réconcilier la foi et la raison, en particulier dans la recherche de la connaissance de Dieu, en utilisant la méthode de contradiction. D’après certains historiens, cette entreprise semble avoir échoué. Charles Mopsik a tenté d’exhumer cette œuvre majeure du musée où elle végétait, en modernisant quelque peu la traduction de Salomon Munk : suppression des notes abondantes et des commentaires de celui-ci, tout en conservant les explications indispensables, transcription en caractères latins des multiples expressions hébraïques, ajout de titres aux différents chapitres, rectification de tournures de phrases datant du siècle dernier, et surtout, à la suite du Guide, publication de la traduction du Traité des huit chapitres qui constitue un important complément, bien que resté longtemps introuvable, enfin un index général, très utile pour retrouver les thèmes des deux œuvres. Cela fait un gros volume que tout philosophe se doit d’étudier de près.
Incontestable figure du judaïsme rabbinique et, en même temps, philosophe formé aux rigoureuses méthodes aristotéliciennes, Maïmonide propose, dans la seconde moitié du XIIe siècle, une religion naturelle, épurée des superstitions, en rationalisant l’étude de la Bible et du Talmud qu’il dégage ainsi de l’autorité et des dogmes des institutions juives, afin de combler l’écart entre la tradition religieuse et le développement scientifique de son temps. C’est ainsi qu’il admet un accord entre Aristote et les rabbins à propos de l’existence de Dieu et du gouvernement des créatures, donnant de préférence raison au premier au sujet du commencement et de l’éternité du monde. L’ange est un être spirituel, un dieu, donc un intermédiaire entre Dieu et les hommes, notion que nous retrouvons plus forte et plus vivante dans la philosophie iranienne et, naturellement, dans la théologie catholique. Ses explications de la loi divine et des prophéties, par exemple, sont extrêmement curieuses et peuvent être, en toute rigueur, acceptées par les exégètes modernes : sens allégorique de la prophétie, style figuratif des prophètes dont parlera Pascal, Dieu comme cause directe de tout, le mal comme privation du bien, etc. Nous retrouvons les mêmes thèmes appuyés des mêmes concepts chez les grands scolastiques du XIIIe siècle.
Le Traité des huit chapitres synthétise l’éthique aristotélicienne et la morale juive traditionnelle. C’est en fait un traité de psychologie et de psychothérapie. Maïmonide parle de l’âme humaine et de ses facultés, des maladies de l’âme et de leur traitement, de l’homme vertueux et du sage, enfin du naturel de l’homme comme prédisposition, avec entière liberté.
Le but ultime de Maïmonide est d’atteindre la vraie sagesse qui, dans un sens personnaliste, est recherche de la perfection de l’homme à la fois intellectuellement et moralement, c’est-à-dire par la connaissance des vérités philosophiques et par le respect de la Loi. Une telle perfection se rattache donc à l’essence de la personne puisqu’elle est conforme à son âme et à la constitution de son corps, en nous permettant de « concevoir des choses intelligibles qui puissent nous donner des idées saines sur les idées métaphysiques », la fin dernière étant pour l’homme de connaître Dieu et d’imiter ses actions. L’instauration d’une société réellement humaine en dépend. Nous découvrons du même coup l’originalité, la puissance et la modernité du projet maïmonidéen. Les courtes préfaces de Claude Birman et de Franklin Rausky sont à cet égard significatives.
Notre histoire n° 4, septembre 1984
par Christian Troubé
Le Guide des égarés au carrefour de la Méditerranée
À l’époque des croisades, un juif espagnol s’imposa à la Diaspora comme un grand esprit de son temps. Moïse Maïmonide, théologien et savant, tenta de concilier judaïsme, islam et philosophie grecque en rédigeant le Guide des égarés. Une œuvre majeure du Moyen Âge.
Le monde juif était inquiet. Au nord, en Europe, la chrétienté vivait dans la frénésie de la première croisade. Au sud, au Maghreb, l’islam en effervescence nourrissait des querelles intestines. Le royaume berbère des Almohades – les « confesseurs de l’unité (divine) » – prenait le pas sur le règne des Almoravides, jugés trop laxistes, en politique comme en religion. En 1099, Jérusalem tombait aux mains des Francs. En 1147, le chef berbère Abd-al-Mumin prenait Tlemcen, Fès et Marrakech avant d’établir son emprise sur l’Espagne musulmane.
Au nord comme au sud, sous la croix et le croissant, les juifs vivaient les mêmes angoisses, les mêmes brimades, les mêmes exils. Les temps difficiles n’imposaient que trois attitudes : se convertir, émigrer ou mourir. Dans toutes les communautés, le petit peuple questionnait ses rabbins, ses savants et cherchait, au milieu de l’adversité, l’espoir et le réconfort de la Loi. Nombreux étaient ceux qui s’interrogeaient : le peuple juif avait-il toujours les faveurs de Dieu ? N’était-il pas abandonné au profit des disciples de Mahomet ? Où était donc la vérité d’Israël ?
C’est dans ce siècle troublé et dans ce contexte de perplexité théologique et métaphysique que se répandirent les écrits et la pensée d’un des plus grands sages du judaïsme : le Rambam, acronyme de Rabbi Moshe ben Maïmon, appelé par les Arabes Abu Imran Musa ibn Maymun, appelé encore Moïse Maïmonide. Deux de ses maîtres ouvrages allaient, entre 1158 et 1190, et au-delà, influencer fortement le judaïsme : la Mishne Torah, véritable code de jurisprudence de la vie juive et le Guide des égarés, (ou « Guide des perplexes »), traité théologique et philosophique, synthèse entre la tradition juive et l’héritage intellectuel grec à travers les thèses d’Aristote. Copiée, traduite, diffusée dans toute la Diaspora, discutée, controversée, la pensée de Maïmonide rayonna sur le monde juif tout entier, de Babylone à l’Espagne, de l’Europe à l’Égypte. Et traversa les siècles.
Évoquer l’histoire du Guide des égarés, c’est d’abord retracer l’itinéraire et la vie de son auteur. Né à Cordoue en 1135, fils d’un célèbre rabbin et descendant, dit-on, d’une illustre famille de talmudistes, Moïse Maïmonide connut, avant de s’établir en Égypte vers 1168, l’errance sur les routes de l’exil, lot commun de beaucoup de ces coreligionnaires. Mais c’est pourtant à Cordoue, au cœur de l’Andalousie musulmane, pendant les années de jeunesse et d’études, qu’il forgea les grandes lignes de la pensée qui devait, plus tard, l’animer. Carrefour de l’islam, du judaïsme et des philosophies grecques, Cordoue et l’Espagne brillèrent, sous les califes ommeyades, de mille feux. Salomon ibn Gabirol (1020-1050), Bahya ibn Paquda (vers 1080), Judah Halévy (1085-1141), parmi les lettrés juifs, développèrent la pensée théologique en la confrontant à l’héritage grec et aux spéculations philosophiques de l’islam.
Un jeune homme avide de toutes les sciences
Le jeune Maïmonide eut, bien sûr, connaissance de ses illustres prédécesseurs. De même, il fréquenta les savants arabes qui l’initièrent à l’astronomie, à l’algèbre, à la mécanique, aux mathématiques, tandis qu’il trouvait, auprès de son père, un enseignement du judaïsme du plus haut niveau. Très tôt, il détermine un système de travail auquel il restera fidèle toute sa vie : aller du concret vers l’abstrait. Pour tendre vers la perfection, pense Maïmonide, il faut d’abord passer par la logique, se diriger ensuite vers les sciences exactes avant d’aborder philosophie et métaphysique. À seize ans, il rédige donc une introduction à la logique, puis aborde les mathématiques et l’astronomie. À vingt ans, disent de lui ses contemporains, il semble posséder toutes les sciences et doctrines philosophiques. Il place Aristote bien plus haut que tout autre mais, déjà, affirme vouloir se consacrer avant tout à la recherche biblique, à l’étude de la Torah, au commentaire de la Mishna et du Talmud. Dès 1158, Maïmonide met en chantier un commentaire de la Mishna, la base du Talmud, la loi orale consignée par les rabbins entre le Ve siècle avant J.-C. et le IIe siècle après J.-C. Il en dégagera six cent treize commandements et treize articles de foi, un « credo » juif aujourd’hui encore intégré dans le rituel.
Au plus profond des persécutions
Mais, dès cette époque, Moïse Maïmonide est sur les routes. Fuyant l’Andalousie, il s’établit à Fès, puis gagne la Palestine – alors royaume franc – avant de trouver refuge en Égypte dans le califat fatimide, tolérant pour les juifs. Après dix ans de voyage.
À trente-trois ans, Maïmonide, qui choisit de s’établir à Fostat, où s’élève actuellement la vieille ville du Caire, compte déjà parmi les plus hautes personnalités juives de la Diaspora. Et pourtant, son œuvre majeure est encore à venir. Dans la suite de son Commentaire, publié début 1168, et de ses Commandements rédigés peu après 1170, il entreprend la rédaction de la Mishne Torah, ambitieux code en quatorze livres, littéralement « Répétition de la Loi », qui doit permettre, selon Maïmonide lui-même, « à chacun, et sans aide, de posséder la loi juive (...) en un recueil complet de toutes les institutions, usages et décrets, depuis Moïse jusqu’à la fin de la rédaction du Talmud... »
Œuvre de longue haleine ! Maïmonide passa dix ans à rédiger ce vade-mecum de la foi juive. Recopié livre par livre par les scribes, l’ouvrage se répandit dans toute la Diaspora méditerranéenne, de Babylone au Midi de la France. Partout, il emporta l’adhésion des savants, des étudiants, des rabbins, des fidèles et des juges. Depuis le Talmud, disait-on dans les communautés, rien de pareil n’avait été écrit.
Au peuple d’Israël, Maïmonide semblait avoir donné une nouvelle constitution. De toutes les parties du monde, par messagers, on le questionnait sur la Loi. On l’enjoignait également d’émettre des avis sur des points essentiellement métaphysiques. Au plus profond des persécutions, en terre d’islam, le peuple juif voulait se voir éclairé sur l’entendement de Dieu et sur le sort du monde. Fallait-il voir, dans ces temps troublés, les signes précurseurs de l’arrivée du Messie ? La question de la fin des temps posait aussi celle du début du monde et de son essence...
Pas de croyance sans intelligence
Ainsi naquit, sans doute, le projet du Guide des égarés. Fréquemment consulté, Maïmonide sentait, à travers les questions qui lui étaient posées, ses coreligionnaires écartelés entre deux cultures : la première, fermement ancrée, était la doctrine, la Loi ; la seconde, source de perplexité, d’« égarement », était d’ordre philosophique. Entre les deux, une représentation du monde ténue et inquiète. Maïmonide imagina donc un livre qui établirait un pont entre religion et philosophie, projet qu’il caressait depuis sa jeunesse. D’autres avant lui s’y étaient hasardés, penseurs juifs ou arabes. Ainsi Ibn Daoud, de Tolède, qui dans son ouvrage La Foi exaltée tenta le premier d’adapter la philosophie d’Aristote au judaïsme. Comme Ibn Daoud, Maïmonide vouait une grande vénération au philosophe grec, aussi décida-t-il que sa nouvelle œuvre serait la confrontation de l’aristotélisme et de la doctrine biblique autour de l’essence même de Dieu.
En 1187, à 52 ans, Moshe ben Maïmon, dit Maïmonide, Nagid (chef de la communauté) des juifs d’Égypte et médecin à la cour de Saladin, commençait la rédaction, en langue arabe et écriture hébraïque, du Dalalat al-Hayarin ou Guide des égarés, ouvrage qu’il dédia à un de ses disciples, Juda ben Simon de Ceuta. Écrasé par ses charges administratives et médicales, Maïmonide écrit lentement. Lentement et prudemment. Livre ésotérique, le Guide transgresse la loi qui veut que l’on n’expose les mystères bibliques que par sous-entendus et à une seule personne. Maïmonide s’adresse ici à une petite élite, « au-dessus, note-t-il, des intelligences vulgaires ». Il entend guider « l’homme religieux chez lequel la vérité de notre Loi est établie dans l’âme et devenue un objet de croyance, qui est parfait dans sa religion et dans ses mœurs, qui a étudié les sciences des philosophes et en connaît les divers sujets, et que la raison humaine a attiré et guidé pour le faire entrer dans son domaine ».
Sans détours, Maïmonide expose son propos : la métaphysique, longtemps dédaignée par les juifs, est un chemin possible pour aller à la rencontre de Dieu, mais elle s’adresse aux hommes avertis. Pour Maïmonide, pas de croyance sans intelligence, pas d’intelligence sans raisonnement. Le Guide des égarés inaugure dans le judaïsme une nouvelle ère : celle de la philosophie sacrée.
En trois livres et cent quatre-vingt onze chapitres, Maïmonide pose les principes d’une « théologie rationnelle dans laquelle la pensée philosophique maintient tous ses droits », s’appuyant sur une érudition peu commune qui manie avec ampleur les systèmes de pensée juif, arabe et grec. La première partie du Guide est tout entière consacrée à des questions préliminaires. Maïmonide y explique le sens d’un certain nombre de mots homonymes que le lecteur peut rencontrer dans la Bible, en insistant sur leur sens métaphysique lorsqu’ils sont appliqués au divin. De même des attributs que l’on attache généralement à Dieu.
Controverses et traités médicaux
Dans le livre second, Maïmonide établit l’existence d’un Dieu unique, échappant à l’espace et au temps ; celle d’êtres immatériels ou « intelligences séparées » entre Dieu et l’univers ; celle de la création d’un monde par la volonté de Dieu, de sa révélation et de l’inspiration prophétique. Sur ce point de la création du monde, Maïmonide constate les opinions divergentes de la religion et de la philosophie. Pour le croyant, le monde sort du néant par la libre volonté de Dieu, et il y eut commencement. Pour les philosophes, note Maïmonide, il a toujours existé – de toute éternité et pour l’éternité – ce qui ne saurait s’accorder avec l’existence de Dieu professée par la religion. Maïmonide aborde ensuite le phénomène de la prophétie. Pour lui, c’est l’état le plus haut pour l’homme, l’« intellect actif », l’épanchement divin, thème qui se poursuit avec le début du troisième livre, avant que l’auteur n’aborde l’origine du mal moral et physique : l’homme est responsable et non Dieu, tranche Maïmonide.
Providence et libre arbitre font l’objet des chapitres suivants. Là encore, Maïmonide s’éloigne des philosophes : par son mérite ou son démérite, note-t-il, l’homme appelle sur lui la faveur divine ou porte la peine de sa désobéissance. En conclusion, Maïmonide reprend les termes de la Loi et en divise tous les commandements en quatorze classes, commandements qui, plus que des règles, sont là pour aider le cheminement de l’homme dans une recherche toujours plus profonde de Dieu.
En 1190, le Guide est achevé. Maïmonide, malade et fatigué, doit faire face à des controverses et polémiques épuisantes autour de ses commentaires de la Mishna qui se sont largement répandus depuis leur rédaction. Dans le même temps, il lui faut rédiger des traités médicaux à l’usage de la Cour, écrire des épîtres, recevoir les visiteurs. L’édition du Guide des égarés est disponible dans sa version arabe. Déjà, les copistes sont à l’œuvre. Dès l’année suivante, le livre est accueilli – favorablement – au Caire et commence à se répandre dans la Diaspora. Un temps, Maïmonide songe à en assurer la version hébraïque puis y renonce. C’est Samuel Ibn Tibbon, fils d’un juif andalou immigré en Provence, qui s’en chargera en 1202, sous le titre de More Nevouchim. Mais Maïmonide ne verra pas l’œuvre achevée : il meurt le 13 décembre 1204 à Fostat, et « juifs et Arabes pleurèrent sa mort durant trois jours ». Quinze jours plus tôt, Ibn Tibbon, la traduction achevée, s’était embarqué en Provence en direction de l’Égypte.
Dans sa version arabe ou dans sa version hébraïque, le maître livre de Maïmonide connut un indéniable succès auprès des lettrés du monde juif méditerranéen et même au-delà.
Un maître pour Thomas d’Aquin
A contrario, dans les communautés orthodoxes qui ne pouvaient admettre pareil manuel de philosophie, on brûla le Guide, et l’œuvre de Maïmonide fut au centre de violents débats. Dans les siècles qui suivirent, le Guide des égarés continua d’alimenter les passions avant d’être reconnu comme un chef-d’œuvre. Aux XIIIe et XIVe siècles, pour certains rabbins, Maïmonide est hérétique, tandis que certains philosophes juifs, comme Gersonide de Bagnols (1288-1334) ou Hisdaï Crescas de Barcelone (1340-1410) tentent de discréditer les arguments aristotélistes, et par là même Maïmonide.
Traduit en latin (vers 1520 ?) par un médecin juif, Jacob Mantino, et publié à Paris, puis par Jean Buxtrof le fils qui le publie à Bâle en 1629, le Guide des égarés eut également un grand retentissement dans la chrétienté. Mais bien avant cela, saint Albert le Grand et son élève saint Thomas d’Aquin s’en inspirèrent. De même, maître Eckhart, Nicolas de Cues, Leibniz et Spinoza.
Dans le monde juif, au fil des siècles, se répandit un proverbe : « De Moïse à Moïse, il n’y eut pas d’égal à Moïse. »
Le « Credo » de Maïmonide
1. Croyance en l’existence d’un Créateur et d’une Providence.
2. Croyance en son unité.
3. Croyance en son incorporéité.
4. Croyance en son éternité.
5. Croyance que Lui, et Lui seul, a droit à un culte.
6. Croyance en la parole des prophètes.
7. Croyance que Moïse est le plus grandes prophètes.
8. Croyance en la révélation de la Loi à Moïse sur le Sinaï.
9. Croyance en l’immuabilité de la Loi révélée.
10. Croyance que Dieu est omniscient.
11. Croyance en une rétribution, dans ce monde et dans l’autre.
12. Croyance en la venue du Messie.
13. Croyance en la résurrection des morts.
Revue générale, n° 8/9, 1980
Né en Cordoue en 1135, mort près du Caire en 1204, Maïmonide, philosophe médecin et théologien juif, fut appelé « l’aigle de la Synagogue ». Son Guide des égarés, écrit en arabe, vers 1190, a été traduit dans toutes les langues et abondamment commenté parce que c’est une œuvre majeure de la pensée juive. Soulevant le grand problème du conflit entre la foi et la raison, cette somme magistrale montre comment la tradition hébraïque peut être confrontée avec la philosophie d’Aristote. Pour l’auteur, protecteur de l’orthodoxie hébraïque, il s’agissait de mettre les élites juives en garde contre la séduction d’une philosophie arabe et grecque.
Dans sa préface, Claude Birman indique comment Maïmonide institue un dialogue entre mosaïsme et philosophie. Le « décisionnaire » n’est ni simplement talmudiste, ni purement aristotélicien. Il cherche le joint entre une Torah en devenir et un humanisme épuré. Il veut donner un nouvel essor à l’homme religieux, tout en expliquant les allégories et autres formes obscures rencontrées dans les livres des prophètes. D’après l’auteur, la prophétie est une faculté naturelle que chacun peut acquérir par la perfection morale et mentale. Ceci rejoint les vues actuelles sur l’aspect charismatique de la recherche religieuse.
Au Guide des égarés les éditeurs ont ajouté le Traité des huit chapitres. Il s’agit, nous dit le préfacier, Franklin Rausky, du tout premier traité hébraïque et judaïque de psychologie : « Alors que les antirationalistes juifs voyaient une opposition irréductible entre la vision judaïque de l’homme et celle de la Grèce antique, Maïmonide propose une vue anthropologique qui se veut à la fois l’héritière de Jérusalem et celle d’Athènes. »
Pour Maïmonide, toutes les actions de l’homme relèvent de lui-même, aucune nécessité ne pèse sur lui à cet égard, aucune force étrangère ne l’oblige à tendre à une vertu ou à un vice...
Un index général et une table détaillée permettent au lecteur de relever des repères dans ce vaste monument de la pensée juive. Maïmonide apparaît ici comme la plus grande figure du judaïsme rabbinique, l’apôtre de cette religion rationnelle qui, depuis quelque temps surtout, éveille la curiosité de tant de chercheurs.
L’Aurore, 15 septembre 1980
par Paul Giniewski
Le Guide des égarés
Le Guide des égarés, l’œuvre majeure de Maïmonide, a vu le jour vers 1190. Maïmonide est considéré comme le philosophe juif le plus marquant du Moyen Âge et son Guide, comme l’œuvre philosophique juive la plus importante de tous les âges. Elle tend en effet à exposer le judaïsme en termes de valeurs non juives, et à établir une corrélation entre les valeurs juives et les valeurs générales.
La réédition de cette œuvre, dans la collection « Les Dix Paroles », dirigée par Charles Mopsik et dans la traduction classique de Salomon Munk un peu modernisée et allégée de nombreuses notes, représente une contribution majeure à l’établissement d’une bibliothèque de classiques juifs en langue française.
Le Guide des égarés a influencé toute la pensée philosophique juive ultérieure, qui s’y est constamment référée. L’objet originel de l’œuvre est de résoudre la difficulté qui se présente à l’esprit d’un juif croyant, concurremment imbu de réalités philosophiques. Maïmonide a réussi à expliquer les anthropomorphismes bibliques, à dégager la signification spirituelle cachée derrière les significations littérales et à montrer que le spirituel était la sphère du divin. Le fluide représente une explication philosophique des écritures, une « science de la loi », aussi exacte que les sciences physiques.
Maïmonide rend connaissables, en termes d’expérience positive, Dieu, la création, le prophétisme, la nature du mal, la divine providence, la nature de l’homme et de la vertu morale, la loi de Moïse, l’eschatologie, etc. Il élucide aussi de très nombreux passages, d’abord obscurs, des Écritures.
Les dirigeants de la collection « Les Dix Paroles », qui se propose, « à l’abri du remue-ménage et des modes », de publier de grands textes de la tradition juive, mais aussi des études contemporaines s’adressant à un public exigeant, ont fait suivre le Guide des égarés, dans le même volume, d’une des œuvres les plus originales de Maïmonide : Le Traité des huit chapitres.
Ce court ouvrage représente une tentative de jeter un pont entre Jérusalem et la Grèce, qu’on tient pour antinomiques. Maïmonide, en effet, veut rattacher la vision juive de ce que l’homme doit être, à la connaissance de ce que l’homme est. Il veut fonder l’éthique, science de l’homme idéal, sur la psychologie, science de l’homme réel. Le Traité des huit chapitres est en fait considéré comme le premier en date des traités de psychologie. Il fait le point des connaissances, acquises au Moyen Âge, sur l’imagination, la sensation, la raison, les vertus et les vices, les plaisirs, etc. et amorce même une psychothérapie, en abordant le traitement des maladies de l’âme.
La synthèse que Maïmonide a tentée entre judaïsme et hellénisme est illustrée par cette proposition : « Sache que le point sur lequel s’accordent et notre doctrine religieuse et la philosophie grecque et que corroborent des preuves péremptoires, c’est que toutes les actions de l’homme relèvent de lui-même, qu’aucune nécessité ne pèse sur lui à cet égard, et qu’aucune force étrangère ne l’oblige à tendre à une vertu ou à un vice. »
Le Monde, 30 mai 1980
par Shmuel Trigano
Tradition juive et philosophie grecque
Le Guide des égarés reste la figure de proue du courant philosophique de la pensée juive. Comme le titre l’indique, celui que l’on surnomma « l’aigle de la synagogue », Maïmonide, y tentait de conforter dans le judaïsme ses contemporains séduits par la philosophie grecque. Mais loin de condamner cette dernière, il tenta de conjuguer l’aristotélisme, alors prépondérant, et la tradition juive. Sa rationalisation du judaïsme souleva de violentes controverses dans le monde juif, notamment du côté d’un fort courant de la Kabbale. Il y eut même dans le sud de la France des autodafés de ses livres. Mais son œuvre monumentale finit par l’emporter, sans doute parce que Maïmonide fut aussi un grand codificateur du Talmud. L’influence de Maïmonide fut directe sur la philosophie de Duns Scott et de Thomas d’Aquin.
Cette nouvelle édition de la traduction que Salomon Munk avait faite au XIXe siècle s’accompagne du Traité des huit chapitres que Franklin Rausky nous présente comme « le premier traité de psychologie et de psychothérapie de l’histoire ».
Dans la pensée juive du Moyen Âge, Maïmonide restera le chef de file du courant du compromis rationaliste, parallèlement à Yehuda Halevi, dont le Livre du Kuzari tentait de fonder l’universalité du judaïsme sur son originalité dans la pensée. Vivant en Espagne et en Égypte, écrivant en arabe et en hébreu, Maïmonide eut une influence considérable dans tout le monde juif sépharade, le centre du judaïsme à l’époque.
Pourquoi rééditer Maïmonide aujourd’hui ? Celui-ci, mais d’une façon moindre car infiniment plus enraciné dans le judaïsme, tenta la même entreprise que Philon d’Alexandrie ou, d’une certaine façon, Spinoza : ouvrir le judaïsme à la tradition grecque, en les acclimatant l’un à l’autre. Il fut sans nul doute l’unique cas où le judaïsme préserva ce qui lui est essentiel, en évitant sa réduction pure et simple à l’idée grecque.
Ces tentatives ont toujours surgi à des époques-charnières de l’histoire de l’Occident et elles fondent, comme dans les cas précités, une ère nouvelle (pour Philon, dix siècles de théologie chrétienne, pour Maïmonide, une part importante de l’époque précédant la Renaissance, et pour Spinoza, la modernité). Il ne fait pas de doute que nous vivons aujourd’hui une telle époque : alors, il est tout à fait « normal » que la figure de Maïmonide se profile à l’horizon et qu’elle séduise beaucoup...
par le Grand rabbin René-Samuel Sirat
Des mérites reconnus
Rabbi Moché Ben Maïmon est considéré, à juste titre, comme l’une des figures les plus éminentes qu’ait connues l’histoire de la pensée juive, puisqu’aussi bien on a pu dire que, depuis Moïse, personne n’a atteint le niveau spirituel et l’influence du Prince des prophètes, jusqu’à cet autre Moché.
Sans doute sommes-nous légitimement fiers de savoir que ses mérites ont été universellement reconnus, au point que son effigie figure au frontispice de la Faculté de médecine de Paris.
Mais connaissons-nous vraiment l’œuvre de ce savant qui s’est illustré dans tous les domaines de la science de son époque : l’astronomie, les mathématiques, la médecine et, bien entendu, la philosophie ?
Son principal livre philosophique est le Moré Nevoukhim, improprement désigné en français sous le titre de Guide des égarés et qui est en réalité un « Guide pour les perplexes ». Qui est ce perplexe, auquel s’adresse Maïmonide ? C’est celui qui réfléchit au sens de l’existence, aux principes de l’éthique, à l’essence des choses et qui se sent attiré par des courants d’idées, des systèmes de pensée, étrangers au judaïsme.
Sans pour autant rejeter avec mépris les contenus des idéologies à la mode, Maïmonide exige de son lecteur une étude approfondie des sources traditionnelles pour pouvoir les intégrer à une réponse cohérente aux problèmes existentiels fondamentaux.
Ce rationaliste déterminé montre, à l’évidence, que l’attrait que peuvent exercer les modes intellectuelles de son temps n’a rien à envier à celui que suscitent nos textes révélés, chez celui qui les connaît. Au contraire, les réponses que propose le judaïsme de son temps et de tous les temps ont de quoi satisfaire les esprits les plus exigeants.
Je ne connais guère d’hommage plus émouvant à la grandeur de la science de Maïmonide que celui du Rav Issachar Selomo Taychtal, mort martyr après la déportation des juifs de Hongrie vers Auschwitz et qui a écrit quelques mois avant de périr, ce magnifique chant d’amour pour Israël et sa foi absolue dans la reconstruction de l’État. Dans son livre La Mère est heureuse avec ses enfants, il insiste sur le génie de Maïmonide qui a admirablement « su mettre en évidence le caractère vrai et inaltérable de l’enseignement des rabbins, interprètes authentiques de la parole de Dieu ».
Revue philosophique de Louvain, mai 1981
par André Reix
Maïmonide, comme plus tard saint Thomas d’Aquin, entreprend de réconcilier la foi et la raison, en particulier dans la recherche de la connaissance de Dieu, en utilisant la méthode de contradiction. D’après certains historiens, cette entreprise semble avoir échoué. Charles Mopsik a tenté d’exhumer cette œuvre majeure du musée où elle végétait, en modernisant quelque peu la traduction de Salomon Munk : suppression des notes abondantes et des commentaires de celui-ci, tout en conservant les explications indispensables, transcription en caractères latins des multiples expressions hébraïques, ajout de titres aux différents chapitres, rectification de tournures de phrases datant du siècle dernier, et surtout, à la suite du Guide, publication de la traduction du Traité des huit chapitres qui constitue un important complément, bien que resté longtemps introuvable, enfin un index général, très utile pour retrouver les thèmes des deux œuvres. Cela fait un gros volume que tout philosophe se doit d’étudier de près.
Incontestable figure du judaïsme rabbinique et, en même temps, philosophe formé aux rigoureuses méthodes aristotéliciennes, Maïmonide propose, dans la seconde moitié du XIIe siècle, une religion naturelle, épurée des superstitions, en rationalisant l’étude de la Bible et du Talmud qu’il dégage ainsi de l’autorité et des dogmes des institutions juives, afin de combler l’écart entre la tradition religieuse et le développement scientifique de son temps. C’est ainsi qu’il admet un accord entre Aristote et les rabbins à propos de l’existence de Dieu et du gouvernement des créatures, donnant de préférence raison au premier au sujet du commencement et de l’éternité du monde. L’ange est un être spirituel, un dieu, donc un intermédiaire entre Dieu et les hommes, notion que nous retrouvons plus forte et plus vivante dans la philosophie iranienne et, naturellement, dans la théologie catholique. Ses explications de la loi divine et des prophéties, par exemple, sont extrêmement curieuses et peuvent être, en toute rigueur, acceptées par les exégètes modernes : sens allégorique de la prophétie, style figuratif des prophètes dont parlera Pascal, Dieu comme cause directe de tout, le mal comme privation du bien, etc. Nous retrouvons les mêmes thèmes appuyés des mêmes concepts chez les grands scolastiques du XIIIe siècle.
Le Traité des huit chapitres synthétise l’éthique aristotélicienne et la morale juive traditionnelle. C’est en fait un traité de psychologie et de psychothérapie. Maïmonide parle de l’âme humaine et de ses facultés, des maladies de l’âme et de leur traitement, de l’homme vertueux et du sage, enfin du naturel de l’homme comme prédisposition, avec entière liberté.
Le but ultime de Maïmonide est d’atteindre la vraie sagesse qui, dans un sens personnaliste, est recherche de la perfection de l’homme à la fois intellectuellement et moralement, c’est-à-dire par la connaissance des vérités philosophiques et par le respect de la Loi. Une telle perfection se rattache donc à l’essence de la personne puisqu’elle est conforme à son âme et à la constitution de son corps, en nous permettant de « concevoir des choses intelligibles qui puissent nous donner des idées saines sur les idées métaphysiques », la fin dernière étant pour l’homme de connaître Dieu et d’imiter ses actions. L’instauration d’une société réellement humaine en dépend. Nous découvrons du même coup l’originalité, la puissance et la modernité du projet maïmonidéen. Les courtes préfaces de Claude Birman et de Franklin Rausky sont à cet égard significatives.
Notre histoire n° 4, septembre 1984
par Christian Troubé
Le Guide des égarés au carrefour de la Méditerranée
À l’époque des croisades, un juif espagnol s’imposa à la Diaspora comme un grand esprit de son temps. Moïse Maïmonide, théologien et savant, tenta de concilier judaïsme, islam et philosophie grecque en rédigeant le Guide des égarés. Une œuvre majeure du Moyen Âge.
Le monde juif était inquiet. Au nord, en Europe, la chrétienté vivait dans la frénésie de la première croisade. Au sud, au Maghreb, l’islam en effervescence nourrissait des querelles intestines. Le royaume berbère des Almohades – les « confesseurs de l’unité (divine) » – prenait le pas sur le règne des Almoravides, jugés trop laxistes, en politique comme en religion. En 1099, Jérusalem tombait aux mains des Francs. En 1147, le chef berbère Abd-al-Mumin prenait Tlemcen, Fès et Marrakech avant d’établir son emprise sur l’Espagne musulmane.
Au nord comme au sud, sous la croix et le croissant, les juifs vivaient les mêmes angoisses, les mêmes brimades, les mêmes exils. Les temps difficiles n’imposaient que trois attitudes : se convertir, émigrer ou mourir. Dans toutes les communautés, le petit peuple questionnait ses rabbins, ses savants et cherchait, au milieu de l’adversité, l’espoir et le réconfort de la Loi. Nombreux étaient ceux qui s’interrogeaient : le peuple juif avait-il toujours les faveurs de Dieu ? N’était-il pas abandonné au profit des disciples de Mahomet ? Où était donc la vérité d’Israël ?
C’est dans ce siècle troublé et dans ce contexte de perplexité théologique et métaphysique que se répandirent les écrits et la pensée d’un des plus grands sages du judaïsme : le Rambam, acronyme de Rabbi Moshe ben Maïmon, appelé par les Arabes Abu Imran Musa ibn Maymun, appelé encore Moïse Maïmonide. Deux de ses maîtres ouvrages allaient, entre 1158 et 1190, et au-delà, influencer fortement le judaïsme : la Mishne Torah, véritable code de jurisprudence de la vie juive et le Guide des égarés, (ou « Guide des perplexes »), traité théologique et philosophique, synthèse entre la tradition juive et l’héritage intellectuel grec à travers les thèses d’Aristote. Copiée, traduite, diffusée dans toute la Diaspora, discutée, controversée, la pensée de Maïmonide rayonna sur le monde juif tout entier, de Babylone à l’Espagne, de l’Europe à l’Égypte. Et traversa les siècles.
Évoquer l’histoire du Guide des égarés, c’est d’abord retracer l’itinéraire et la vie de son auteur. Né à Cordoue en 1135, fils d’un célèbre rabbin et descendant, dit-on, d’une illustre famille de talmudistes, Moïse Maïmonide connut, avant de s’établir en Égypte vers 1168, l’errance sur les routes de l’exil, lot commun de beaucoup de ces coreligionnaires. Mais c’est pourtant à Cordoue, au cœur de l’Andalousie musulmane, pendant les années de jeunesse et d’études, qu’il forgea les grandes lignes de la pensée qui devait, plus tard, l’animer. Carrefour de l’islam, du judaïsme et des philosophies grecques, Cordoue et l’Espagne brillèrent, sous les califes ommeyades, de mille feux. Salomon ibn Gabirol (1020-1050), Bahya ibn Paquda (vers 1080), Judah Halévy (1085-1141), parmi les lettrés juifs, développèrent la pensée théologique en la confrontant à l’héritage grec et aux spéculations philosophiques de l’islam.
Un jeune homme avide de toutes les sciences
Le jeune Maïmonide eut, bien sûr, connaissance de ses illustres prédécesseurs. De même, il fréquenta les savants arabes qui l’initièrent à l’astronomie, à l’algèbre, à la mécanique, aux mathématiques, tandis qu’il trouvait, auprès de son père, un enseignement du judaïsme du plus haut niveau. Très tôt, il détermine un système de travail auquel il restera fidèle toute sa vie : aller du concret vers l’abstrait. Pour tendre vers la perfection, pense Maïmonide, il faut d’abord passer par la logique, se diriger ensuite vers les sciences exactes avant d’aborder philosophie et métaphysique. À seize ans, il rédige donc une introduction à la logique, puis aborde les mathématiques et l’astronomie. À vingt ans, disent de lui ses contemporains, il semble posséder toutes les sciences et doctrines philosophiques. Il place Aristote bien plus haut que tout autre mais, déjà, affirme vouloir se consacrer avant tout à la recherche biblique, à l’étude de la Torah, au commentaire de la Mishna et du Talmud. Dès 1158, Maïmonide met en chantier un commentaire de la Mishna, la base du Talmud, la loi orale consignée par les rabbins entre le Ve siècle avant J.-C. et le IIe siècle après J.-C. Il en dégagera six cent treize commandements et treize articles de foi, un « credo » juif aujourd’hui encore intégré dans le rituel.
Au plus profond des persécutions
Mais, dès cette époque, Moïse Maïmonide est sur les routes. Fuyant l’Andalousie, il s’établit à Fès, puis gagne la Palestine – alors royaume franc – avant de trouver refuge en Égypte dans le califat fatimide, tolérant pour les juifs. Après dix ans de voyage.
À trente-trois ans, Maïmonide, qui choisit de s’établir à Fostat, où s’élève actuellement la vieille ville du Caire, compte déjà parmi les plus hautes personnalités juives de la Diaspora. Et pourtant, son œuvre majeure est encore à venir. Dans la suite de son Commentaire, publié début 1168, et de ses Commandements rédigés peu après 1170, il entreprend la rédaction de la Mishne Torah, ambitieux code en quatorze livres, littéralement « Répétition de la Loi », qui doit permettre, selon Maïmonide lui-même, « à chacun, et sans aide, de posséder la loi juive (...) en un recueil complet de toutes les institutions, usages et décrets, depuis Moïse jusqu’à la fin de la rédaction du Talmud... »
Œuvre de longue haleine ! Maïmonide passa dix ans à rédiger ce vade-mecum de la foi juive. Recopié livre par livre par les scribes, l’ouvrage se répandit dans toute la Diaspora méditerranéenne, de Babylone au Midi de la France. Partout, il emporta l’adhésion des savants, des étudiants, des rabbins, des fidèles et des juges. Depuis le Talmud, disait-on dans les communautés, rien de pareil n’avait été écrit.
Au peuple d’Israël, Maïmonide semblait avoir donné une nouvelle constitution. De toutes les parties du monde, par messagers, on le questionnait sur la Loi. On l’enjoignait également d’émettre des avis sur des points essentiellement métaphysiques. Au plus profond des persécutions, en terre d’islam, le peuple juif voulait se voir éclairé sur l’entendement de Dieu et sur le sort du monde. Fallait-il voir, dans ces temps troublés, les signes précurseurs de l’arrivée du Messie ? La question de la fin des temps posait aussi celle du début du monde et de son essence...
Pas de croyance sans intelligence
Ainsi naquit, sans doute, le projet du Guide des égarés. Fréquemment consulté, Maïmonide sentait, à travers les questions qui lui étaient posées, ses coreligionnaires écartelés entre deux cultures : la première, fermement ancrée, était la doctrine, la Loi ; la seconde, source de perplexité, d’« égarement », était d’ordre philosophique. Entre les deux, une représentation du monde ténue et inquiète. Maïmonide imagina donc un livre qui établirait un pont entre religion et philosophie, projet qu’il caressait depuis sa jeunesse. D’autres avant lui s’y étaient hasardés, penseurs juifs ou arabes. Ainsi Ibn Daoud, de Tolède, qui dans son ouvrage La Foi exaltée tenta le premier d’adapter la philosophie d’Aristote au judaïsme. Comme Ibn Daoud, Maïmonide vouait une grande vénération au philosophe grec, aussi décida-t-il que sa nouvelle œuvre serait la confrontation de l’aristotélisme et de la doctrine biblique autour de l’essence même de Dieu.
En 1187, à 52 ans, Moshe ben Maïmon, dit Maïmonide, Nagid (chef de la communauté) des juifs d’Égypte et médecin à la cour de Saladin, commençait la rédaction, en langue arabe et écriture hébraïque, du Dalalat al-Hayarin ou Guide des égarés, ouvrage qu’il dédia à un de ses disciples, Juda ben Simon de Ceuta. Écrasé par ses charges administratives et médicales, Maïmonide écrit lentement. Lentement et prudemment. Livre ésotérique, le Guide transgresse la loi qui veut que l’on n’expose les mystères bibliques que par sous-entendus et à une seule personne. Maïmonide s’adresse ici à une petite élite, « au-dessus, note-t-il, des intelligences vulgaires ». Il entend guider « l’homme religieux chez lequel la vérité de notre Loi est établie dans l’âme et devenue un objet de croyance, qui est parfait dans sa religion et dans ses mœurs, qui a étudié les sciences des philosophes et en connaît les divers sujets, et que la raison humaine a attiré et guidé pour le faire entrer dans son domaine ».
Sans détours, Maïmonide expose son propos : la métaphysique, longtemps dédaignée par les juifs, est un chemin possible pour aller à la rencontre de Dieu, mais elle s’adresse aux hommes avertis. Pour Maïmonide, pas de croyance sans intelligence, pas d’intelligence sans raisonnement. Le Guide des égarés inaugure dans le judaïsme une nouvelle ère : celle de la philosophie sacrée.
En trois livres et cent quatre-vingt onze chapitres, Maïmonide pose les principes d’une « théologie rationnelle dans laquelle la pensée philosophique maintient tous ses droits », s’appuyant sur une érudition peu commune qui manie avec ampleur les systèmes de pensée juif, arabe et grec. La première partie du Guide est tout entière consacrée à des questions préliminaires. Maïmonide y explique le sens d’un certain nombre de mots homonymes que le lecteur peut rencontrer dans la Bible, en insistant sur leur sens métaphysique lorsqu’ils sont appliqués au divin. De même des attributs que l’on attache généralement à Dieu.
Controverses et traités médicaux
Dans le livre second, Maïmonide établit l’existence d’un Dieu unique, échappant à l’espace et au temps ; celle d’êtres immatériels ou « intelligences séparées » entre Dieu et l’univers ; celle de la création d’un monde par la volonté de Dieu, de sa révélation et de l’inspiration prophétique. Sur ce point de la création du monde, Maïmonide constate les opinions divergentes de la religion et de la philosophie. Pour le croyant, le monde sort du néant par la libre volonté de Dieu, et il y eut commencement. Pour les philosophes, note Maïmonide, il a toujours existé – de toute éternité et pour l’éternité – ce qui ne saurait s’accorder avec l’existence de Dieu professée par la religion. Maïmonide aborde ensuite le phénomène de la prophétie. Pour lui, c’est l’état le plus haut pour l’homme, l’« intellect actif », l’épanchement divin, thème qui se poursuit avec le début du troisième livre, avant que l’auteur n’aborde l’origine du mal moral et physique : l’homme est responsable et non Dieu, tranche Maïmonide.
Providence et libre arbitre font l’objet des chapitres suivants. Là encore, Maïmonide s’éloigne des philosophes : par son mérite ou son démérite, note-t-il, l’homme appelle sur lui la faveur divine ou porte la peine de sa désobéissance. En conclusion, Maïmonide reprend les termes de la Loi et en divise tous les commandements en quatorze classes, commandements qui, plus que des règles, sont là pour aider le cheminement de l’homme dans une recherche toujours plus profonde de Dieu.
En 1190, le Guide est achevé. Maïmonide, malade et fatigué, doit faire face à des controverses et polémiques épuisantes autour de ses commentaires de la Mishna qui se sont largement répandus depuis leur rédaction. Dans le même temps, il lui faut rédiger des traités médicaux à l’usage de la Cour, écrire des épîtres, recevoir les visiteurs. L’édition du Guide des égarés est disponible dans sa version arabe. Déjà, les copistes sont à l’œuvre. Dès l’année suivante, le livre est accueilli – favorablement – au Caire et commence à se répandre dans la Diaspora. Un temps, Maïmonide songe à en assurer la version hébraïque puis y renonce. C’est Samuel Ibn Tibbon, fils d’un juif andalou immigré en Provence, qui s’en chargera en 1202, sous le titre de More Nevouchim. Mais Maïmonide ne verra pas l’œuvre achevée : il meurt le 13 décembre 1204 à Fostat, et « juifs et Arabes pleurèrent sa mort durant trois jours ». Quinze jours plus tôt, Ibn Tibbon, la traduction achevée, s’était embarqué en Provence en direction de l’Égypte.
Dans sa version arabe ou dans sa version hébraïque, le maître livre de Maïmonide connut un indéniable succès auprès des lettrés du monde juif méditerranéen et même au-delà.
Un maître pour Thomas d’Aquin
A contrario, dans les communautés orthodoxes qui ne pouvaient admettre pareil manuel de philosophie, on brûla le Guide, et l’œuvre de Maïmonide fut au centre de violents débats. Dans les siècles qui suivirent, le Guide des égarés continua d’alimenter les passions avant d’être reconnu comme un chef-d’œuvre. Aux XIIIe et XIVe siècles, pour certains rabbins, Maïmonide est hérétique, tandis que certains philosophes juifs, comme Gersonide de Bagnols (1288-1334) ou Hisdaï Crescas de Barcelone (1340-1410) tentent de discréditer les arguments aristotélistes, et par là même Maïmonide.
Traduit en latin (vers 1520 ?) par un médecin juif, Jacob Mantino, et publié à Paris, puis par Jean Buxtrof le fils qui le publie à Bâle en 1629, le Guide des égarés eut également un grand retentissement dans la chrétienté. Mais bien avant cela, saint Albert le Grand et son élève saint Thomas d’Aquin s’en inspirèrent. De même, maître Eckhart, Nicolas de Cues, Leibniz et Spinoza.
Dans le monde juif, au fil des siècles, se répandit un proverbe : « De Moïse à Moïse, il n’y eut pas d’égal à Moïse. »
Le « Credo » de Maïmonide
1. Croyance en l’existence d’un Créateur et d’une Providence.
2. Croyance en son unité.
3. Croyance en son incorporéité.
4. Croyance en son éternité.
5. Croyance que Lui, et Lui seul, a droit à un culte.
6. Croyance en la parole des prophètes.
7. Croyance que Moïse est le plus grandes prophètes.
8. Croyance en la révélation de la Loi à Moïse sur le Sinaï.
9. Croyance en l’immuabilité de la Loi révélée.
10. Croyance que Dieu est omniscient.
11. Croyance en une rétribution, dans ce monde et dans l’autre.
12. Croyance en la venue du Messie.
13. Croyance en la résurrection des morts.
Revue générale, n° 8/9, 1980
Né en Cordoue en 1135, mort près du Caire en 1204, Maïmonide, philosophe médecin et théologien juif, fut appelé « l’aigle de la Synagogue ». Son Guide des égarés, écrit en arabe, vers 1190, a été traduit dans toutes les langues et abondamment commenté parce que c’est une œuvre majeure de la pensée juive. Soulevant le grand problème du conflit entre la foi et la raison, cette somme magistrale montre comment la tradition hébraïque peut être confrontée avec la philosophie d’Aristote. Pour l’auteur, protecteur de l’orthodoxie hébraïque, il s’agissait de mettre les élites juives en garde contre la séduction d’une philosophie arabe et grecque.
Dans sa préface, Claude Birman indique comment Maïmonide institue un dialogue entre mosaïsme et philosophie. Le « décisionnaire » n’est ni simplement talmudiste, ni purement aristotélicien. Il cherche le joint entre une Torah en devenir et un humanisme épuré. Il veut donner un nouvel essor à l’homme religieux, tout en expliquant les allégories et autres formes obscures rencontrées dans les livres des prophètes. D’après l’auteur, la prophétie est une faculté naturelle que chacun peut acquérir par la perfection morale et mentale. Ceci rejoint les vues actuelles sur l’aspect charismatique de la recherche religieuse.
Au Guide des égarés les éditeurs ont ajouté le Traité des huit chapitres. Il s’agit, nous dit le préfacier, Franklin Rausky, du tout premier traité hébraïque et judaïque de psychologie : « Alors que les antirationalistes juifs voyaient une opposition irréductible entre la vision judaïque de l’homme et celle de la Grèce antique, Maïmonide propose une vue anthropologique qui se veut à la fois l’héritière de Jérusalem et celle d’Athènes. »
Pour Maïmonide, toutes les actions de l’homme relèvent de lui-même, aucune nécessité ne pèse sur lui à cet égard, aucune force étrangère ne l’oblige à tendre à une vertu ou à un vice...
Un index général et une table détaillée permettent au lecteur de relever des repères dans ce vaste monument de la pensée juive. Maïmonide apparaît ici comme la plus grande figure du judaïsme rabbinique, l’apôtre de cette religion rationnelle qui, depuis quelque temps surtout, éveille la curiosité de tant de chercheurs.
L’Aurore, 15 septembre 1980
par Paul Giniewski
Le Guide des égarés
Le Guide des égarés, l’œuvre majeure de Maïmonide, a vu le jour vers 1190. Maïmonide est considéré comme le philosophe juif le plus marquant du Moyen Âge et son Guide, comme l’œuvre philosophique juive la plus importante de tous les âges. Elle tend en effet à exposer le judaïsme en termes de valeurs non juives, et à établir une corrélation entre les valeurs juives et les valeurs générales.
La réédition de cette œuvre, dans la collection « Les Dix Paroles », dirigée par Charles Mopsik et dans la traduction classique de Salomon Munk un peu modernisée et allégée de nombreuses notes, représente une contribution majeure à l’établissement d’une bibliothèque de classiques juifs en langue française.
Le Guide des égarés a influencé toute la pensée philosophique juive ultérieure, qui s’y est constamment référée. L’objet originel de l’œuvre est de résoudre la difficulté qui se présente à l’esprit d’un juif croyant, concurremment imbu de réalités philosophiques. Maïmonide a réussi à expliquer les anthropomorphismes bibliques, à dégager la signification spirituelle cachée derrière les significations littérales et à montrer que le spirituel était la sphère du divin. Le fluide représente une explication philosophique des écritures, une « science de la loi », aussi exacte que les sciences physiques.
Maïmonide rend connaissables, en termes d’expérience positive, Dieu, la création, le prophétisme, la nature du mal, la divine providence, la nature de l’homme et de la vertu morale, la loi de Moïse, l’eschatologie, etc. Il élucide aussi de très nombreux passages, d’abord obscurs, des Écritures.
Les dirigeants de la collection « Les Dix Paroles », qui se propose, « à l’abri du remue-ménage et des modes », de publier de grands textes de la tradition juive, mais aussi des études contemporaines s’adressant à un public exigeant, ont fait suivre le Guide des égarés, dans le même volume, d’une des œuvres les plus originales de Maïmonide : Le Traité des huit chapitres.
Ce court ouvrage représente une tentative de jeter un pont entre Jérusalem et la Grèce, qu’on tient pour antinomiques. Maïmonide, en effet, veut rattacher la vision juive de ce que l’homme doit être, à la connaissance de ce que l’homme est. Il veut fonder l’éthique, science de l’homme idéal, sur la psychologie, science de l’homme réel. Le Traité des huit chapitres est en fait considéré comme le premier en date des traités de psychologie. Il fait le point des connaissances, acquises au Moyen Âge, sur l’imagination, la sensation, la raison, les vertus et les vices, les plaisirs, etc. et amorce même une psychothérapie, en abordant le traitement des maladies de l’âme.
La synthèse que Maïmonide a tentée entre judaïsme et hellénisme est illustrée par cette proposition : « Sache que le point sur lequel s’accordent et notre doctrine religieuse et la philosophie grecque et que corroborent des preuves péremptoires, c’est que toutes les actions de l’homme relèvent de lui-même, qu’aucune nécessité ne pèse sur lui à cet égard, et qu’aucune force étrangère ne l’oblige à tendre à une vertu ou à un vice. »
Le Monde, 30 mai 1980
par Shmuel Trigano
Tradition juive et philosophie grecque
Le Guide des égarés reste la figure de proue du courant philosophique de la pensée juive. Comme le titre l’indique, celui que l’on surnomma « l’aigle de la synagogue », Maïmonide, y tentait de conforter dans le judaïsme ses contemporains séduits par la philosophie grecque. Mais loin de condamner cette dernière, il tenta de conjuguer l’aristotélisme, alors prépondérant, et la tradition juive. Sa rationalisation du judaïsme souleva de violentes controverses dans le monde juif, notamment du côté d’un fort courant de la Kabbale. Il y eut même dans le sud de la France des autodafés de ses livres. Mais son œuvre monumentale finit par l’emporter, sans doute parce que Maïmonide fut aussi un grand codificateur du Talmud. L’influence de Maïmonide fut directe sur la philosophie de Duns Scott et de Thomas d’Aquin.
Cette nouvelle édition de la traduction que Salomon Munk avait faite au XIXe siècle s’accompagne du Traité des huit chapitres que Franklin Rausky nous présente comme « le premier traité de psychologie et de psychothérapie de l’histoire ».
Dans la pensée juive du Moyen Âge, Maïmonide restera le chef de file du courant du compromis rationaliste, parallèlement à Yehuda Halevi, dont le Livre du Kuzari tentait de fonder l’universalité du judaïsme sur son originalité dans la pensée. Vivant en Espagne et en Égypte, écrivant en arabe et en hébreu, Maïmonide eut une influence considérable dans tout le monde juif sépharade, le centre du judaïsme à l’époque.
Pourquoi rééditer Maïmonide aujourd’hui ? Celui-ci, mais d’une façon moindre car infiniment plus enraciné dans le judaïsme, tenta la même entreprise que Philon d’Alexandrie ou, d’une certaine façon, Spinoza : ouvrir le judaïsme à la tradition grecque, en les acclimatant l’un à l’autre. Il fut sans nul doute l’unique cas où le judaïsme préserva ce qui lui est essentiel, en évitant sa réduction pure et simple à l’idée grecque.
Ces tentatives ont toujours surgi à des époques-charnières de l’histoire de l’Occident et elles fondent, comme dans les cas précités, une ère nouvelle (pour Philon, dix siècles de théologie chrétienne, pour Maïmonide, une part importante de l’époque précédant la Renaissance, et pour Spinoza, la modernité). Il ne fait pas de doute que nous vivons aujourd’hui une telle époque : alors, il est tout à fait « normal » que la figure de Maïmonide se profile à l’horizon et qu’elle séduise beaucoup...