MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE
Rédigé
par Marx et Engels de décembre 1847 à janvier 1848. Publié pour la première fois
en brochure à Londres, en février 1848.
Sur cette page :
PREFACE A
L'EDITION ALLEMANDE DE 1872
PREFACE A L'EDITION RUSSE DE 1882
PREFACE A
L'EDITION ALLEMANDE DE 1883
PREFACE A L'EDITION ANGLAISE DE 1888
PREFACE
A L'EDITION ALLEMANDE DE 1890
PREFACE A L'EDITION POLONAISE DE 1892
PREFACE A L'EDITION ITALIENNE DE 1893
PREFACE A L'EDITION ALLEMANDE DE 1872
La Ligue des
communistes, association ouvrière internationale qui, dans les circonstances
d'alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés,
délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme
détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la publicité.
Telle est l'origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant
la Révolution de Février, fut envoyé à Londres pour y être imprimé. Publié
d'abord en allemand, il a eu dans cette langue au moins douze éditions
différentes en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. Traduit en anglais par
Miss Hélène Macfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red Republican, et,
en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois traductions anglaises. Il parut une
première fois en français à Paris, peu de temps avant l'insurrection de juin
1848, et, récemment, dans Le Socialiste de New York. Une traduction nouvelle est
en préparation. On en fit une édition en polonais à Londres, peu de temps après
la première édition allemande. Il a paru en russe, à Genève, après 1860. Il a
été également traduit en danois peu après sa publication.
Bien que les
circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années,
les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes
lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là,
quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes
dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par
suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires
énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé
tout autrement aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande
industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a
accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les
expériences pratiques, d'abord de la Révolution de Février, ensuite et surtout
de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux
mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli
sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que «la classe ouvrière
ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la
faire fonctionner pour son propre compte» (voir « Adresse du Conseil général de
l'Association internationale des Travailleurs», La Guerre civile en France, où
cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la
critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période
actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la
position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre
IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies
dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au
tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui
y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que
nous ne nous reconnaissons plus le droit de modifier Une édition ultérieure sera
peut-être précédée d'une introduction qui pourra combler la lacune entre 1847 et
nos jours ; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous
donner le temps de l'écrire.
Karl Marx, Friedrich Engels ; Londres, 24
juin 1872
PREFACE A L'EDITION RUSSE DE 1882
La première édition
russe du Manifeste du Parti communiste, traduit par Bakounine, parut peu après
1860 à l'imprimerie du Kolokol. A cette époque, cela (l'édition russe de
l'ouvrage) avait tout au plus pour l'Occident l'importance d'une curiosité
littéraire. Aujourd'hui, il n'en va plus de même.
Combien était étroit
le terrain où se propageait le mouvement prolétarien à cette époque (décembre
1847), c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : «Position des
communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays». La
Russie et les Etats-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où
la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne, et où
l'émigration aux Etats-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat
européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui
offraient en même temps des débouchés pour l'écoulement de ses produits
industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de
contrefort à l'organisation sociale de l'Europe.
Que tout cela est
changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu
possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord,
développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la
petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux
Etats-Unis la possibilité de mettre en exploitation ses énormes ressources
industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole
industriel de l'Europe occidentale, et notamment celui de l'Angleterre,
disparaîtra à bref délai. Ces deux circonstances réagissent à leur tour de façon
révolutionnaire sur l'Amérique elle- même. La petite et la moyenne propriété des
farmers, cette assise de tout l'ordre politique américain, succombe peu à peu
sous la concurrence de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts
industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à
côté d'une fabuleuse concentration du Capital.
Passons à la Russie. Au
moment de la Révolution de 1848-1849, les monarques d'Europe, tout comme la
bourgeoisie d'Europe, voyaient dans l'intervention russe le seul moyen de les
sauver du prolétariat qui venait tout juste de s'éveiller. Le tsar fut proclamé
chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina, le prisonnier
de guerre de la révolution, et la Russie est à l'avant-garde du mouvement
révolutionnaire de l'Europe.
Le Manifeste communiste avait pour tâche de
proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise.
Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe
fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus
de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors,
de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de
l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste
supérieure de la propriété commune, ou bien si elle doit suivre d'abord le même
processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de
l'Occident.
La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette
question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une
révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la
propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une
évolution communiste.
Karl Marx, Friedrich Engels ; Londres, 21 janvier
I882
PREFACE A L'EDITION ALLEMANDE DE 1883
Il me faut
malheureusement signer seul la préface de cette édition. Marx, l'homme auquel
toute la classe ouvrière d'Europe et d'Amérique doit plus qu'à tout autre, Marx
repose au cimetière de Highgate, et sur sa tombe verdit déjà le premier gazon.
Après sa mort, il ne saurait être question moins que jamais de remanier ou de
compléter le Manifeste. Je crois d'autant plus nécessaire d'établir
expressément, une fois de plus, ce qui suit.
L'idée fondamentale et
directrice du Manifeste, à savoir que la production économique et la structure
sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque historique, la
base de l'histoire politique et intellectuelle de cette époque ; que, par suite
(depuis la dissolution de la propriété commune du sol des temps primitifs),
toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre
classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes
dominantes, aux différentes étapes de leur développement social ; mais que cette
lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le
prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime
(la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais la société entière
de l'exploitation, de l'oppression et des luttes de classes ; cette idée
maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx.
Je l'ai souvent
déclaré, mais il faut maintenant que cette déclaration figure aussi en tête du
Manifeste.
Friedrich Engels ; Londres, 28 juin 1883
PREFACE
A L'EDITION ANGLAISE DE 1888
Le Manifeste est le programme de la Ligue des
communistes, association ouvrière, d'abord exclusivement allemande, ensuite
internationale et qui, dans les conditions politiques qui existaient sur le
continent avant 1848, ne pouvait qu'être une société secrète. Au congrès de la
Ligue qui s'est tenu à Londres, en novembre 1847, Marx et Engels se voient
confier la tâche de rédiger, aux fins de publication, un ample programme
théorique et pratique du Parti. Travail achevé en janvier 1848, et dont le
manuscrit allemand fut envoyé à Londres pour y être imprimé, à quelques semaines
de la révolution française du 24 février. La traduction française vit le jour à
Paris, peu avant l'insurrection de juin 1848. La première traduction anglaise,
due à Miss Hélène Macfarlane, parut dans le Red Republican de George Julian
Harney, Londres 1850. Ont paru également les éditions danoise et polonaise.
La défaite de l'insurrection parisienne de juin 1848 -‹ la première
grande bataille entre prolétariat et bourgeoisie ‹- devait de nouveau, pour une
certaine période, refouler à l'arrière-plan les revendications sociales et
politiques de la classe ouvrière européenne. Depuis lors, seuls les divers
groupes de la classe possédante s'affrontaient de nouveau dans la lutte pour la
domination, tout comme avant la Révolution de Février ; la classe ouvrière a dû
combattre pour la liberté d'action politique et s'aligner sur les positions
extrêmes de la partie radicale des classes moyennes. Tout mouvement prolétarien
autonome, pour peu qu'il continuât à donner signe de vie, était écrasé sans
merci. Ainsi, la police prussienne réussit à dépister le Comité central de la
Ligue des communistes, qui à cette époque avait son siège à Cologne. Ses membres
furent arrêtés et, après dix-huit mois de détention, déférés en jugement, en
octobre 1852. Ce fameux «procès des communistes à Cologne» dura du 4 octobre au
12 novembre ; sept personnes parmi les prévenus furent condamnées à des peines
allant de trois à six ans de forteresse. Immédiatement après le verdict, la
Ligue fut officiellement dissoute par les membres demeurés en liberté. Pour ce
qui est du Manifeste, on l'eût cru depuis lors voué à l'oubli.
Lorsque
la classe ouvrière d'Europe eut repris suffisamment de forces pour un nouvel
assaut contre les classes dominantes, naquit l'Association internationale des
travailleurs. Cependant, cette Association qui s'était constituée dans un but
précis ‹- fondre en un tout les forces combatives du prolétariat d'Europe et
d'Amérique -‹ ne pouvait proclamer d'emblée les principes posés dans le
Manifeste. Le programme de l'Internationale devait être assez vaste pour qu'il
fût accepté et par les trade-unions anglaises, et par les adeptes de Proudhon en
France, Belgique, Italie et Espagne, et par les lassalliens en Allemagne. Marx,
qui rédigea ce programme de façon à donner satisfaction à tous ces partis, s'en
remettait totalement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui
devait être à coup sûr le fruit de l'action et de la discussion communes. Par
eux-mêmes les événements et les péripéties de la lutte contre le Capital -‹ les
défaites plus encore que les succès -‹ ne pouvaient manquer de faire sentir
l'insuffisance de toutes les panacées et d'amener à comprendre à fond les
conditions véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. Quand,
en 1874, l'Internationale cessa d'exister, les ouvriers n'étaient plus du tout
les mêmes que lors de sa fondation en 1864. Le proudhonisme en France, le
lassallisme en Allemagne étaient à l'agonie et même les trade-unions anglaises,
conservatrices, et ayant depuis longtemps, dans leur majorité, rompu avec
l'Internationale, approchaient peu à peu du moment où le président de leur
congrès qui s'est tenu l'an dernier à Swansea, pouvait dire en leur nom : «Le
socialisme continental ne nous fait plus peur.» A la vérité, les principes du
Manifeste avaient pris un large développement parmi les ouvriers de tous les
pays.
K. MARX, F. ENGELS
MANIFESTE DU PARTI
COMMUNISTE
Rédigé par Marx et Engels de décembre 1847 à janvier
1848. Publié pour la première fois en brochure à Londres, en février 1848.
Manifeste du Parti Communiste
PREFACE A L'EDITION ALLEMANDE DE 1872
La Ligue des communistes, association ouvrière internationale qui, dans les
circonstances d'alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les
soussignés, délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un
programme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la
publicité. Telle est l'origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques
semaines avant la Révolution de Février, fut envoyé à Londres pour y être
imprimé. Publié d'abord en allemand, il a eu dans cette langue au moins douze
éditions différentes en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. Traduit en
anglais par Miss Hélène Macfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red
Republican, et, en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois traductions
anglaises. Il parut une première fois en français à Paris, peu de temps avant
l'insurrection de juin 1848, et, récemment, dans Le Socialiste de New York. Une
traduction nouvelle est en préparation. On en fit une édition en polonais à
Londres, peu de temps après la première édition allemande. Il a paru en russe, à
Genève, après 1860. Il a été également traduit en danois peu après sa
publication.
Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours
des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce
Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur
exactitude. Il faudrait revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste
explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours
des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas
attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du
chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement
aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les
vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son
organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences
pratiques, d'abord de la Révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune
de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du
prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur
certains points. La Commune, notamment, a démontré que «la classe ouvrière ne
peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la
faire fonctionner pour son propre compte» (voir « Adresse du Conseil général de
l'Association internationale des Travailleurs», La Guerre civile en France, où
cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la
critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période
actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la
position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre
IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies
dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au
tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui
y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que
nous ne nous reconnaissons plus le droit de modifier Une édition ultérieure sera
peut-être précédée d'une introduction qui pourra combler la lacune entre 1847 et
nos jours ; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous
donner le temps de l'écrire.
Karl Marx, Friedrich Engels ; Londres, 24
juin 1872
PREFACE A L'EDITION RUSSE DE 1882
La première édition
russe du Manifeste du Parti communiste, traduit par Bakounine, parut peu après
1860 à l'imprimerie du Kolokol. A cette époque, cela (l'édition russe de
l'ouvrage) avait tout au plus pour l'Occident l'importance d'une curiosité
littéraire. Aujourd'hui, il n'en va plus de même.
Combien était étroit
le terrain où se propageait le mouvement prolétarien à cette époque (décembre
1847), c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : «Position des
communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays». La
Russie et les Etats-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où
la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne, et où
l'émigration aux Etats-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat
européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui
offraient en même temps des débouchés pour l'écoulement de ses produits
industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de
contrefort à l'organisation sociale de l'Europe.
Que tout cela est
changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu
possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord,
développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la
petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux
Etats-Unis la possibilité de mettre en exploitation ses énormes ressources
industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole
industriel de l'Europe occidentale, et notamment celui de l'Angleterre,
disparaîtra à bref délai. Ces deux circonstances réagissent à leur tour de façon
révolutionnaire sur l'Amérique elle- même. La petite et la moyenne propriété des
farmers, cette assise de tout l'ordre politique américain, succombe peu à peu
sous la concurrence de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts
industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à
côté d'une fabuleuse concentration du Capital.
Passons à la Russie. Au
moment de la Révolution de 1848-1849, les monarques d'Europe, tout comme la
bourgeoisie d'Europe, voyaient dans l'intervention russe le seul moyen de les
sauver du prolétariat qui venait tout juste de s'éveiller. Le tsar fut proclamé
chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina, le prisonnier
de guerre de la révolution, et la Russie est à l'avant-garde du mouvement
révolutionnaire de l'Europe.
Le Manifeste communiste avait pour tâche de
proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise.
Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe
fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus
de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors,
de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de
l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste
supérieure de la propriété commune, ou bien si elle doit suivre d'abord le même
processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de
l'Occident.
La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette
question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une
révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la
propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une
évolution communiste.
Karl Marx, Friedrich Engels ; Londres, 21 janvier
I882
PREFACE A L'EDITION ALLEMANDE DE 1883
Il me faut
malheureusement signer seul la préface de cette édition. Marx, l'homme auquel
toute la classe ouvrière d'Europe et d'Amérique doit plus qu'à tout autre, Marx
repose au cimetière de Highgate, et sur sa tombe verdit déjà le premier gazon.
Après sa mort, il ne saurait être question moins que jamais de remanier ou de
compléter le Manifeste. Je crois d'autant plus nécessaire d'établir
expressément, une fois de plus, ce qui suit.
L'idée fondamentale et
directrice du Manifeste, à savoir que la production économique et la structure
sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque historique, la
base de l'histoire politique et intellectuelle de cette époque ; que, par suite
(depuis la dissolution de la propriété commune du sol des temps primitifs),
toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre
classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes
dominantes, aux différentes étapes de leur développement social ; mais que cette
lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le
prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime
(la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais la société entière
de l'exploitation, de l'oppression et des luttes de classes ; cette idée
maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx.
Je l'ai souvent
déclaré, mais il faut maintenant que cette déclaration figure aussi en tête du
Manifeste.
Friedrich Engels ; Londres, 28 juin 1883
PREFACE
A L'EDITION ANGLAISE DE 1888
Le Manifeste est le programme de la Ligue des
communistes, association ouvrière, d'abord exclusivement allemande, ensuite
internationale et qui, dans les conditions politiques qui existaient sur le
continent avant 1848, ne pouvait qu'être une société secrète. Au congrès de la
Ligue qui s'est tenu à Londres, en novembre 1847, Marx et Engels se voient
confier la tâche de rédiger, aux fins de publication, un ample programme
théorique et pratique du Parti. Travail achevé en janvier 1848, et dont le
manuscrit allemand fut envoyé à Londres pour y être imprimé, à quelques semaines
de la révolution française du 24 février. La traduction française vit le jour à
Paris, peu avant l'insurrection de juin 1848. La première traduction anglaise,
due à Miss Hélène Macfarlane, parut dans le Red Republican de George Julian
Harney, Londres 1850. Ont paru également les éditions danoise et polonaise.
La défaite de l'insurrection parisienne de juin 1848 -‹ la première
grande bataille entre prolétariat et bourgeoisie ‹- devait de nouveau, pour une
certaine période, refouler à l'arrière-plan les revendications sociales et
politiques de la classe ouvrière européenne. Depuis lors, seuls les divers
groupes de la classe possédante s'affrontaient de nouveau dans la lutte pour la
domination, tout comme avant la Révolution de Février ; la classe ouvrière a dû
combattre pour la liberté d'action politique et s'aligner sur les positions
extrêmes de la partie radicale des classes moyennes. Tout mouvement prolétarien
autonome, pour peu qu'il continuât à donner signe de vie, était écrasé sans
merci. Ainsi, la police prussienne réussit à dépister le Comité central de la
Ligue des communistes, qui à cette époque avait son siège à Cologne. Ses membres
furent arrêtés et, après dix-huit mois de détention, déférés en jugement, en
octobre 1852. Ce fameux «procès des communistes à Cologne» dura du 4 octobre au
12 novembre ; sept personnes parmi les prévenus furent condamnées à des peines
allant de trois à six ans de forteresse. Immédiatement après le verdict, la
Ligue fut officiellement dissoute par les membres demeurés en liberté. Pour ce
qui est du Manifeste, on l'eût cru depuis lors voué à l'oubli.
Lorsque
la classe ouvrière d'Europe eut repris suffisamment de forces pour un nouvel
assaut contre les classes dominantes, naquit l'Association internationale des
travailleurs. Cependant, cette Association qui s'était constituée dans un but
précis ‹- fondre en un tout les forces combatives du prolétariat d'Europe et
d'Amérique -‹ ne pouvait proclamer d'emblée les principes posés dans le
Manifeste. Le programme de l'Internationale devait être assez vaste pour qu'il
fût accepté et par les trade-unions anglaises, et par les adeptes de Proudhon en
France, Belgique, Italie et Espagne, et par les lassalliens en Allemagne. Marx,
qui rédigea ce programme de façon à donner satisfaction à tous ces partis, s'en
remettait totalement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui
devait être à coup sûr le fruit de l'action et de la discussion communes. Par
eux-mêmes les événements et les péripéties de la lutte contre le Capital -‹ les
défaites plus encore que les succès -‹ ne pouvaient manquer de faire sentir
l'insuffisance de toutes les panacées et d'amener à comprendre à fond les
conditions véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. Quand,
en 1874, l'Internationale cessa d'exister, les ouvriers n'étaient plus du tout
les mêmes que lors de sa fondation en 1864. Le proudhonisme en France, le
lassallisme en Allemagne étaient à l'agonie et même les trade-unions anglaises,
conservatrices, et ayant depuis longtemps, dans leur majorité, rompu avec
l'Internationale, approchaient peu à peu du moment où le président de leur
congrès qui s'est tenu l'an dernier à Swansea, pouvait dire en leur nom : «Le
socialisme continental ne nous fait plus peur.» A la vérité, les principes du
Manifeste avaient pris un large développement parmi les ouvriers de tous les
pays.
Ainsi, le Manifeste s'est mis une nouvelle fois au premier plan.
Après 1850, le texte allemand fut réédité plusieurs fois en Suisse, Angleterre
et Amérique. En 1872, il est traduit en anglais à New York et publié dans
Woodhull and Claflin's Weekly. Une traduction française d'après ce texte
anglais, a été publiée par Le Socialiste newyorkais. Par la suite, parurent en
Amérique au moins encore deux traductions anglaises plus ou moins déformées,
dont l'une fut rééditée en Angleterre. La première traduction en russe, faite
par Bakounine, fut éditée aux environs de 1863 par l'imprimerie du Kolokol
d'Herzen, à Genève -- La deuxième traduction, due à l'héroïque Véra Zassoulitch,
sortit de même à Genève en 1882. Une nouvelle édition danoise est lancée par la
Socialdemokratisk Bibliothek à Copenhague en 1885 ; une nouvelle traduction
française a été publiée par Le Socialiste de Paris, en 1886. D'après cette
traduction, a paru une version espagnole, publiée à Madrid en 1886. Point n'est
besoin de parler des éditions allemandes réimprimées, on en compte au moins
douze. La traduction arménienne, qui devait paraître il y a quelques mois à
Constantinople, n'a pas vu le jour, comme on me l'a dit, uniquement parce que
l'éditeur avait craint de sortir le livre avec le nom de Marx, tandis que le
traducteur refusait de se dire l'auteur du Manifeste. Pour ce qui est des
nouvelles traductions en d'autres langues, j'en ai entendu parler, mais n'en ai
jamais vu. Ainsi donc, l'histoire du Manifeste reflète notablement celle du
mouvement ouvrier contemporain ; à l'heure actuelle, il est incontestablement
l'oeuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature
socialiste, le programme commun de millions d'ouvriers, de la Sibérie à la
Californie.
Et, cependant, au moment où nous écrivions, nous ne pouvions
toutefois l'intituler Manifeste socialiste. En 1847, on donnait le nom de
socialistes, d'une part, aux adeptes des divers systèmes utopiques : les
owenistes en Angleterre et les fouriéristes en France, et qui n'étaient déjà
plus, les uns et les autres, que de simples sectes agonisantes ; d'autre part,
aux méticastres sociaux de tout acabit qui promettaient, sans aucun préjudice
pour le Capital et le profit, de guérir toutes les infirmités sociales au moyen
de toutes sortes de replâtrage. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui
vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui
auprès des classes «cultivées». Au contraire, cette partie des ouvriers qui,
convaincue de l'insuffisance de simples bouleversements politiques, réclamait
une transformation fondamentale de la société, s'était donné le nom de
communistes. C'était un communisme à peine dégrossi, purement instinctif,
parfois un peu grossier, mais cependant il pressentait l'essentiel et se révéla
assez fort dans la classe ouvrière pour donner naissance au communisme utopique
: en France, celui de Cabet et en Allemagne, celui de Weitling. En 1847, le
socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement
ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, «ses entrées dans
le monde», pour le communisme, c'était exactement le contraire. Et comme, depuis
toujours, nous étions d'avis que «l'émancipation des travailleurs doit être
l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes», nous ne pouvions hésiter un instant sur la
dénomination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l'esprit de la
rejeter.
Bien que le Manifeste soit notre oeuvre commune, j'estime
néanmoins de mon devoir de constater que la thèse principale, qui en constitue
le noyau, appartient à Marx. Cette thèse est qu'à chaque époque historique, le
mode prédominant de la production et de l'échange économiques et la structure
sociale qu'il conditionne, forment la base sur laquelle repose l'histoire
politique de ladite époque et l'histoire de son développement intellectuel, base
à partir de laquelle seulement elle peut être expliquée ; que de ce fait toute
l'histoire de l'humanité (depuis la décomposition de la communauté primitive
avec sa possession commune du sol) a été une histoire de luttes de classes, de
luttes entre classes exploiteuses et exploitées, classes dominantes et classes
opprimées ; que l'histoire de cette lutte de classes atteint à l'heure actuelle,
dans son développement, une étape où la classe exploitée et opprimée -‹ le
prolétariat -‹ ne peut plus s'affranchir du joug de la classe qui l'exploite et
l'opprime ‹- la bourgeoisie -‹ sans affranchir du même coup, une fois pour
toutes, la société entière de toute exploitation, oppression, division en
classes et lutte de classes.
Cette idée qui selon moi est appelée à
marquer pour la science historique le même progrès que la théorie de Darwin pour
la biologie, nous nous en étions tous deux approchés peu à peu, plusieurs années
déjà avant 1845. Jusqu'où j'étais allé moi-même dans cette direction, de mon
côté, on peut en juger clairement par mon livre La Situation de la classe
laborieuse en Angleterre. Quand au printemps 1845 je revis Marx à Bruxelles, il
l'avait déjà élaborée et il me l'a exposée à peu près aussi clairement que je
l'ai fait ici, moi-même.
Je reproduis les lignes suivantes empruntées à
notre préface commune à l'édition allemande de 1872 :
«Bien que les
circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt- cinq dernières années,
les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes
lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là,
quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes
dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par
suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires
énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé
tout autrement aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande
industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a
accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les
expériences pratiques, d'abord de la Révolution de Février, ensuite et surtout
de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux
mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli
sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que «la classe ouvrière
ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine d'Etat et de la
faire fonctionner pour son propre compte» (voir «Adresse du Conseil général de
l'Association internationale des Travailleurs», La Guerre civile en France, où
cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la
critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période
actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la
position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre
IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies
dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au
tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui
y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que
nous ne nous reconnaissons plus le droit de modifier.»
La traduction
que nous présentons est de M. Samuel Moore, traducteur de la plus grande partie
du Capital de Marx. Nous l'avons revue ensemble, et j'ai ajouté quelques
remarques explicatives d'ordre historique.
Friedrich Engels ; Londres,
30 janvier 1888
PREFACE A L'EDITION ALLEMANDE DE 1890
Depuis que
j'ai écrit les lignes qui précèdent, une nouvelle édition allemande du Manifeste
est devenue nécessaire. Il convient en outre de mentionner ici qu'il s'est
produit bien des choses autour du Manifeste.
Une deuxième traduction
russe, par Véra Zassoulitch, parut à Genève en 1882, nous en rédigeâmes, Marx et
moi, la préface. Malheureusement, j'ai égaré le manuscrit allemand original, et
je suis obligé de retraduire du russe, ce qui n'est d'aucun profit pour le texte
même. Voici cette préface :
«La première édition russe du Manifeste du
Parti communiste, traduit par Bakounine, parut peu après 1860 à l'imprimerie du
Kolokol. A cette époque, une édition russe de cet ouvrage avait tout au plus
pour l'Occident l'importance d'une curiosité littéraire. Aujourd'hui, il n'en va
plus de même. Combien était étroit le terrain où se propageait le mouvement
prolétarien aux premiers jours de la publication du Manifeste (janvier I848),
c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : «Position des
communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays»). La
Russie et les Etats-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où
la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne, et où
l'émigration aux Etats-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat
européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui
offraient en même temps des débouchés pour l'écoulement de ses produits
industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de
contrefort à l'organisation sociale de l'Europe.
Que tout cela est
changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu
possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord,
développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la
petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux
Etats-Unis la possibilité de mettre en exploitation ses énormes ressources
industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole
industriel de l'Europe occidentale disparaîtra à bref délai. Ces deux
circonstances réagissent à leur tour de façon révolutionnaire sur l'Amérique
elle-même. La petite et la moyenne propriété des farmers, cette assise de tout
l'ordre politique américain, succombe peu à peu sous la concurrence de fermes
gigantesques, tandis que, dans les districts industriels, il se constitue pour
la première fois un nombreux prolétariat à côté d'une fabuleuse concentration du
Capital.
Passons à la Russie. Au moment de la Révolution de 1848-1849,
les monarques d'Europe, tout comme la bourgeoisie d'Europe, voyaient dans
l'intervention russe le seul moyen capable de les sauver du prolétariat qui
commençait tout juste à prendre conscience de sa force. Ils proclamaient le tsar
chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina, le prisonnier
de guerre de la révolution, et la Russie est à l'avant-garde du mouvement
révolutionnaire de l'Europe.
Le Manifeste communiste avait pour tâche de
proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise.
Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe
fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus
de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors,
de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de
l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste
supérieure de la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d'abord le même
processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de
l'Occident.
La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette
question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une
révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété
commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution
communiste.
Karl Marx, Friedrich Engels ; Londres, 21 janvier 1882
Une nouvelle traduction polonaise parut, à la même époque, à Genève :
Manifest Kommunistyczny.
Depuis, une nouvelle traduction danoise a paru
dans la Socialdemokratisk Bibliothek, Copenhague, 1885. Elle n'est
malheureusement pas tout à fait complète ; quelques passages essentiels, qui
semblent avoir arrêté le traducteur, ont été omis, et çà et là, on peut relever
des traces de négligences, dont l'effet est d'autant plus regrettable qu'on
voit, d'après le reste, que la traduction aurait pu, avec un peu plus de soin,
être excellente.
En 1886 parut une nouvelle traduction française dans Le
Socialiste de Paris ; c'est jusqu'ici la meilleure.
D'après cette
traduction a paru, la même année, une version espagnole, d'abord dans El
Socialista, de Madrid, et ensuite en brochure : Manifesto del Partido Comunista,
por Carlos Marx y F. Engels, Madrid, Administracion de «El Socialista», Hernan
Cortès.
A titre de curiosité, je dirai qu'en 1887 le manuscrit d'une
traduction arménienne a été offert à un éditeur de Constantinople ; l'excellent
homme n'eut cependant pas le courage d'imprimer une brochure qui portait le nom
de Marx et estima que le traducteur devrait bien plutôt s'en déclarer l'auteur,
ce que celui-ci refusa de faire.
A plusieurs reprises ont été
réimprimées en Angleterre certaines traductions américaines plus ou moins
inexactes ; enfin, une traduction authentique a paru en 1888. Elle est due à mon
ami Samuel Moore, et nous l'avons revue ensemble avant l'impression. Elle a pour
titre : Manifesto of the Communist Party, by Karl Marx and Frederick Engels.
Authorized English Translation, edited and annotated by Frederick Engels, 1888.
London, William Reeves, 185 Fleet St., E.C. J'ai repris dans la présente
édition, quelques-unes des notes de cette traduction anglaise.
Le
Manifeste a eu sa destinée propre. Salué avec enthousiasme, au moment de son
apparition, par l'avant-garde peu nombreuse encore du socialisme scientifique
(comme le prouvent les traductions signalées dans la première préface), il fut
bientôt refoulé à l'arrière-plan par la réaction qui suivit la défaite des
ouvriers parisiens en juin 1848, et enfin il fut proscrit «de par la loi» avec
la condamnation des communistes de Cologne en novembre 1852. Avec le mouvement
ouvrier datant de la Révolution de Février, le Manifeste aussi disparaissait de
la scène publique.
Lorsque la classe ouvrière européenne eut repris
suffisamment de forces pour un nouvel assaut contre la puissance des classes
dominantes, naquit l'Association internationale des travailleurs. Elle avait
pour but de fondre en une immense armée unique toute la classe ouvrière
militante d'Europe et d'Amérique. Elle ne pouvait donc partir directement des
principes posés dans le Manifeste. Il lui fallait un programme qui ne fermât pas
la porte aux trade-unions anglaises, aux proudhoniens français, belges, italiens
et espagnols, ni aux lassalliens allemands. Ce programme -‹ le préambule des
Statuts de l'Internationale ‹- fut rédigé par Marx avec une maîtrise à laquelle
Bakounine et les anarchistes eux-mêmes ont rendu hommage. Pour la victoire
définitive des propositions énoncées dans le Manifeste, Marx s'en remettait
uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait
nécessairement résulter de l'action et de la discussion communes. Les événements
et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, les défaites plus encore que
les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l'insuffisance
de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions
véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. La classe ouvrière
de 1874, après la dissolution de l'Internationale, était tout autre que celle de
1864, au moment de sa fondation. Le proudhonisme des pays latins et le
lassallisme proprement dit en Allemagne étaient à l'agonie, et même les
trade-unions anglaises, alors ultra-conservatrices, approchaient peu à peu du
moment où, en 1887, le président de leur congrès à Swansea pouvait dire en leur
nom : «Le socialisme continental ne nous fait plus peur.» Mais dès 1887, le
socialisme continental s'identifiait presque entièrement avec la théorie
formulée dans le Manifeste. Et ainsi l'histoire du Manifeste reflète jusqu'à un
certain point l'histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1848. A l'heure
actuelle, il est incontestablement l'oeuvre la plus répandue, la plus
internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de
millions d'ouvriers de tous les pays, de la Sibérie à la Californie.
Et,
cependant, lorsqu'il parut, nous n'aurions pu l'intituler Manifeste socialiste.
En 1847, on comprenait sous ce nom de socialiste deux sortes de gens. D'abord,
les adhérents des divers systèmes utopiques, notamment les owenistes en
Angleterre et les fouriéristes en France, qui n'étaient déjà plus, les uns et
les autres, que de simples sectes agonisantes. D'un autre côté, les charlatans
sociaux de tout acabit qui voulaient, à l'aide d'un tas de panacées et avec
toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misères sociales, sans faire le
moindre tort au Capital et au profit. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui
vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui
auprès des classes «cultivées». Au contraire, cette partie des ouvriers qui,
convaincue de l'insuffisance des simples bouleversements politiques, réclamait
une transformation fondamentale de la société, s'était donné le nom de
communistes. C'était un communisme à peine dégrossi, purement instinctif,
parfois un peu grossier ; mais il était assez puissant pour donner naissance à
deux systèmes de communisme utopique : en France l'Icarie de Cabet et en
Allemagne le système de Weitling. En 1847, le socialisme signifiait un mouvement
bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le
continent tout au moins, «ses entrées dans le monde» ; pour le communisme,
c'était exactement le contraire. Et comme, dès ce moment, nous étions très
nettement d'avis que «l'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des
travailleurs eux-mêmes», nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination
à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l'esprit de la rejeter.
«Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !» Quelques voix seulement
nous répondirent, lorsque nous lançâmes cet appel par le monde, il y a
maintenant quarante-deux ans, à la veille de la première révolution parisienne
dans laquelle le prolétariat se présenta avec ses revendications à lui. Mais le
28 septembre 1864, des prolétaires de la plupart des pays de l'Europe
occidentale s'unissaient pour former l'Association internationale des
Travailleurs, de glorieuse mémoire. L'Internationale elle-même ne vécut
d'ailleurs que neuf années. Mais que l'alliance éternelle établie par elle entre
les prolétaires de tous les pays existe encore et qu'elle soit plus puissante
que jamais, il n'en est pas de meilleure preuve que la journée d'aujourd'hui. Au
moment où j'écris ces lignes, le prolétariat d'Europe et d'Amérique passe en
revue ses forces de combat, pour la première fois mobilisées en une seule armée,
sous un même drapeau et pour un même but immédiat : la fixation légale de la
journée normale de huit heures, proclamée dès 1866 par le Congrès de
l'Internationale à Genève, et de nouveau par le Congrès ouvrier de Paris en
l889. Le spectacle de cette journée montrera aux capitalistes et aux
propriétaires fonciers de tous les pays que les prolétaires de tous les pays
sont effectivement unis.
Que Marx n'est-il à côté de moi, pour voir cela
de ses propres yeux !
Friedrich Engels ; Londres, 1er mai 1890
PREFACE A L'EDITION POLONAISE DE 1892
Qu'il ait été nécessaire
de faire paraître une nouvelle édition polonaise du Manifeste communiste, permet
de faire maintes conclusions.
D'abord, il faut constater que le
Manifeste est devenu, ces derniers temps, une sorte d'illustration du progrès de
la grande industrie sur le continent européen. A mesure que celle-ci évolue dans
un pays donné, les ouvriers de ce pays ont de plus en plus tendance à voir clair
dans leur situation, en tant que classe ouvrière, pal rapport aux classes
possédantes ; le mouvement socialiste prend de l'extension parmi eux et le
Manifeste devient l'objet d'une demande accrue. Ainsi, d'après le nombre
d'exemplaires diffusés dans la langue du pays, il est possible de déterminer
avec assez de précision non seulement l'état du mouvement ouvrier, mais aussi le
degré d'évolution de la grande industrie dans ce pays.
La nouvelle
édition polonaise du Manifeste est donc une preuve du progrès décisif de
l'industrie de la Pologne. Que ce progrès ait effectivement eu lieu durant les
dix années qui se sont écoulées depuis que la dernière édition a vu le jour, nul
doute ne saurait subsister. Le Royaume de Pologne, la Pologne du Congrès, s'est
transformé en une vaste région industrielle de l'empire de Russie. Tandis que la
grande industrie russe est dispersée dans maints endroits, une partie tout près
du golfe de Finlande, une autre dans la région centrale (Moscou, Vladimir), la
troisième sur les côtes de la mer Noire et de la mer d'Azov, etc., l'industrie
polonaise se trouve concentrée sur une étendue relativement faible et éprouve
aussi bien les avantages que les inconvénients de cette concentration. Ces
avantages furent reconnus par les fabricants concurrents de Russie lorsque,
malgré leur désir ardent de russifier tous les Polonais, ils réclamèrent
l'institution de droits protecteurs contre la Pologne. Quant aux inconvénients
-‹ pour les fabricants polonais comme pour le gouvernement russe -‹, ils se
traduisent par une rapide diffusion des idées socialistes parmi les ouvriers
polonais et par une demande accrue pour le Manifeste.
Cependant, cette
évolution rapide de l'industrie polonaise qui a pris le pas sur l'industrie
russe, offre à son tour une nouvelle preuve de la vitalité tenace du peuple
polonais et constitue une caution nouvelle de son futur rétablissement national.
Or, le rétablissement d'une Pologne autonome puissante nous concerne nous tous
et pas seulement les Polonais. Une coopération internationale de bonne foi entre
les peuples d'Europe n'est possible que si chacun de ces peuples reste le maître
absolu dans sa propre maison. La Révolution de I848, au cours de laquelle les
combattants prolétariens ont dû, sous le drapeau du prolétariat, exécuter en fin
de compte la besogne de la bourgeoisie, a réalisé du même coup, par le
truchement de ses commis -‹ Louis Bonaparte et Bismarck -‹, l'indépendance de
l'Italie, de l'Allemagne, de la Hongrie.
Pour ce qui est de la Pologne
qui depuis 1792 avait fait pou ; la révolution plus que ces trois pays pris
ensemble, à l'heure où, en 1863, elle succombait sous la poussée des forces
russes, dix fois supérieures aux siennes propres, elle fut abandonnée à
elle-même. La noblesse a été impuissante à défendre et à reconquérir
l'indépendance de la Pologne ; la bourgeoisie se désintéresse actuellement, pour
ne pas dire plus, de cette indépendance. Néanmoins, pour la coopération
harmonieuse des nations européennes, elle s'impose impérieusement. Elle ne peut
être conquise que par le jeune prolétariat polonais, et entre ses mains elle
sera sous bonne garde. Car pour les ouvriers du reste de l'Europe cette
indépendance est aussi nécessaire que pour les ouvriers polonais eux- mêmes.
Friedrich Engels Londres, 10 février 1892
PREFACE A
L'EDITION ITALIENNE DE 1893
AU LECTEUR ITALIEN
On peut dire que la
publication du Manifeste du Parti communiste a coïncidé exactement avec la date
du 18 mars 1848, avec les révolutions de Milan et de Berlin, soulèvements armés
de deux nations, dont l'une est située au centre du continent européen, l'autre,
au centre des pays méditerranéens, deux nations affaiblies jusque-là par leur
morcellement et les dissensions internes, ce qui les fit tomber sous la
domination étrangère. Tandis que l'Italie était soumise à l'empereur d'Autriche,
l'Allemagne n'en subissait pas moins le joug, tout aussi sensible encore que
moins direct, du tsar de toutes les Russies. Les conséquences des événements du
18 mars I848 délivrèrent l'Italie et l'Allemagne de cette infamie ; si, de 1848
à 1871, ces deux grandes nations furent rétablies et purent recouvrer, de l'une
ou de l'autre façon, leur indépendance, cela tient, selon Marx, au fait que
ceux-là mêmes qui avaient écrasé la Révolution de 1848, étaient devenus, bien
malgré eux, ses exécuteurs testamentaires.
Partout cette révolution fut
l'oeuvre de la classe ouvrière : c'est elle qui dressa les barricades et offrit
sa vie en sacrifice. Cependant, seuls les ouvriers parisiens en renversant le
gouvernement, étaient tout à fait décidés à renverser aussi le régime bourgeois.
Mais, bien qu'ils fussent conscients de l'antagonisme inéluctable entre leur
propre classe et la bourgeoisie, ni le progrès économique du pays, ni la
formation intellectuelle de la masse des ouvriers français n'avaient encore
atteint le niveau qui eût pu favoriser la transformation sociale. C'est bien
pourquoi les fruits de la révolution devaient revenir en fin de compte à la
classe capitaliste. Dans les autres pays -‹ Italie, Allemagne, Autriche -‹ les
ouvriers, dès le début, ne firent qu'aider la bourgeoisie à accéder au pouvoir.
Mais il n'est pas un seul pays où la domination de la bourgeoisie soit possible
sans l'indépendance nationale. Aussi la révolution de 1848 devait-elle déboucher
sur l'unité et l'autonomie des nations qui en étaient privées jusque-là :
l'Italie, l'Allemagne, la Hongrie. Maintenant, c'est le tour de la Pologne.
Ainsi, si la révolution de 1848 n'était pas une révolution socialiste,
elle a du moins déblayé la route, préparé le terrain pour cette dernière. Le
régime bourgeois, qui a suscité dans tous les pays l'essor de la grande
industrie, a du même coup créé partout, durant ces derniers quarante-cinq ans,
un prolétariat nombreux, bien cimenté et fort ; il a engendré ainsi, comme le
dit le Manifeste, ses propres fossoyeurs. Sans l'autonomie et l'unité rendues à
chaque nation, il est impossible de réaliser ni l'union internationale du
prolétariat ni une coopération tranquille et intelligente de ces nations en vue
d'atteindre les buts communs. Essayez de vous représenter une action commune
internationale des ouvriers italiens, hongrois, allemands, polonais et russes
dans les conditions politiques d'avant 1848 !
Donc, les combats de 1848
n'ont pas été vains. De même les quarante-cinq années qui nous séparent de cette
période révolutionnaire. Ses fruits commencent à mûrir, et je voudrais seulement
que la parution de cette traduction italienne fût bon signe, signe avant-coureur
de la victoire du prolétariat italien, de même que la parution de l'original a
été le précurseur de la révolution internationale.
Le Manifeste rend
pleine justice au rôle révolutionnaire que le capitalisme a joué dans le passé.
L'Italie fut la première nation capitaliste. La fin du moyen âge féodal, le
début de l'ère capitaliste moderne trouvent leur expression dans une figure
colossale. C'est l'Italien Dante, le dernier poète du moyen âge et en même temps
le premier poète des temps nouveaux. Maintenant, comme en 1300, s'ouvre une ère
historique nouvelle. L'Italie nous donnera-t-elle un nouveau Dante qui
perpétuera l'éclosion de cette ère nouvelle, prolétarienne ?
Friedrich
Engels ; Londres, 1er février I893
MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE
* * * * *
Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme.
Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance
pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux
de France et les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui
n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est
l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de
gauche l'épithète infamante de communiste ?
Il en résulte un double
enseignement.
Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par
toutes les puissances d'Europe.
Il est grand temps que les communistes
exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs
tendances ; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti
lui-même.
C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités
se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui sera publié en
anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.
I - BOURGEOIS
ET PROLETAIRES
L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que
l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et
plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs
et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt
ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une
transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la
destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques
historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la
société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans
la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens,
des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de
corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes,
une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur
les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes.
Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions
d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la
bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se
divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes
diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du
moyen âge naquirent les petits bourgeois des premières villes ; de cette
population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.
La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent
à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes
Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial,
la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises
donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie
et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément
révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
L'ancien mode
d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins
qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La
manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les
maîtres de jurande ; la division du travail entre les différentes corporations
céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.
Mais
les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La
manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine
révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne
supplanta la manufacture ; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux
millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux
bourgeois modernes.
La grande industrie a créé le marché mondial,
préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra
prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de
communication terrestres. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de
l'industrie ; et, au fur et à mesure que l'industrie, le commerce, la
navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait,
décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le
moyen âge.
La bourgeoisie moderne, nous le voyons, est elle-même le
produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans les modes de
production et d'échange.
A chaque étape de l'évolution que parcourait la
bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le
despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune ,
ici, république urbaine indépendante ; là, tiers état taillable et corvéable de
la monarchie, puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse
dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies,
la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché
mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans
l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui
gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La
bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les
relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et
variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés
sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que
le froid intérêt, les dures exigences du «paiement au comptant». Elle a noyé les
frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la
sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a
fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué
aux nombreuses libertés si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté
du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les
illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte,
éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole
toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on
considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète,
le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a
déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et
les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie
a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée
de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse.
C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine.
Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aqueducs
romains, les cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de tout autres
expéditions que les invasions et les croisades.
La bourgeoisie ne peut
exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui
veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports
sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au
contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition
première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce
constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette
insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les
précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur
cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux
qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait
solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et
les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs
rapports réciproques avec des yeux désabusés.
Poussée par le besoin de
débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut
s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.
Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère
cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand
désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les
vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour.
Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une
question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui
n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières
venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non
seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place
des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins
nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des
climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et
des nations se suffisant à elles- mêmes, se développent des relations
universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de
la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les
oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes.
L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus
impossibles ; et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît
une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement des
instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication,
la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les
plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en
brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares
les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force
toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à
introduire chez elles la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir
bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.
La
bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités ; elle
a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des
campagnes, et, par là, elle a arraché une grande partie de la population à
l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la
ville, les pays barbares ou demi- barbares aux pays civilisés, elle a subordonné
les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.
La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de
production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population,
centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit
nombre de mains. La conséquence fatale de ces changements a été la
centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre
elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers
différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une
seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a
créé des forces productives plus nombreuses et plus colossales que l'avaient
fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces
de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à
l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes
électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des
fleuves, des populations entières jaillies du sol ‹- quel siècle antérieur
aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail
social ?
Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et
d'échange, sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoisie, furent créés à
l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces
moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société
féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de
la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de
correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la
production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de
chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.
A la place s'éleva la
libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec
la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous
assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de
production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, cette société
bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et
d'échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances
infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de
l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des
forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre
le régime de propriété, qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa
domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour
périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise.
Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà
créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes
elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité,
s'abat sur la société, -‹ l'épidémie de la surproduction. La société se trouve
subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine,
une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ;
l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société
a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de
commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus la
civilisation bourgeoise et le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire,
elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle
; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet
obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière
et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est
devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein.‹ Comment la
bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la
violence une masse de forces productives ; de l'autre, en conquérant de nouveaux
marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A
préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens
de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la
féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.
Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à
mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers
modernes, les prolétaires.
A mesure que grandit la bourgeoisie,
c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des
ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui
n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints
de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme
un autre ; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la
concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du
machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail du prolétaire
tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait pour l'ouvrier. Il
devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la
plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que
coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut
pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme
celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le
travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de
labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du
travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation
du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines,
etc.
L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître-artisan
patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel. Des masses d'ouvriers,
entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de
l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de
sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la
classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque
heure, les esclaves de la machine, du contremaître, et surtout du bourgeois
fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son
but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le
travail exige d'habileté et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne
progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et
des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale
pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le
coût varie suivant l'âge et le sexe.
Une fois que l'ouvrier a subi
l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la
proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du
prêteur sur gages, etc., etc.
Petits industriels, marchands et rentiers,
artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis,
tombent dans le prolétariat ; d'une part, parce que leurs faibles capitaux ne
leur permettant pas d'employer les procédés de la grande industrie, ils
succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d'autre part,
parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de
production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la
population.
Le prolétariat passe par différentes phases d'évolution. Sa
lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.
La lutte
est engagée d'abord par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d'une même
fabrique, enfin par les ouvriers d'une même branche d'industrie, dans une même
localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne dirigent pas
seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois de production : ils les
dirigent contre les instruments de production eux-mêmes ; ils détruisent les
marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent
les fabriques et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du
moyen âge.
A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à
travers le pays et émiettée par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se
soutiennent par l'action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur
propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins
politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui
possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les
prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de
leurs ennemis, c'est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires
fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement
historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie ; toute
victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.
Or,
le développement de l'industrie, non seulement accroît le nombre des
prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables ; la force des
prolétaires augmente et ils en prennent mieux conscience. Les intérêts, les
conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à
mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque
partout le salaire à un niveau également bas. Par suite de la concurrence
croissante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent,
les salaires deviennent de plus en plus instables ; le perfectionnement constant
et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l'ouvrier de plus en
plus précaire ; les collisions individuelles entre l'ouvrier et le bourgeois
prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les
ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la
défense de leurs salaires. Ils vont jusqu'à constituer des associations
permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte
éclate en émeute.
Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c'est un
triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès
immédiat que l'union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée
par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande
industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre
contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses
luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale,
en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et
l'union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec
leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années
grâce aux chemins de fer.
Cette organisation du prolétariat en classe,
et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la
concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et
toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions
intestines de la bourgeoisie pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi,
certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en
Angleterre.
En général, les collisions qui se produisent dans la vieille
société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La
bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel ; d'abord contre
l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les
intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin,
contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle
se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de
l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie
fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des
armes contre elle- même.
De plus, ainsi que nous venons de le voir, des
fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de l'industrie,
précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs
conditions d'existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule
d'éléments d'éducation.
Enfin, au moment où la lutte des classes
approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la classe
dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et
si âpre qu'une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et
se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir.
De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos
jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette
partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à la compréhension
théorique de l'ensemble du mouvement historique.
De toutes les classes
qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est
une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent
avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le
plus authentique.
Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants,
artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace
pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas
révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires :
elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont
révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat
: elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ;
elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du
prolétariat.
Quant au lumpen-prolétariat, ce produit passif de la
pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà
et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne ; cependant,
ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.
Les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites
dans les conditions d'existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété
; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec
celles de la famille bourgeoise ; le travail industriel moderne,
l'asservissement de l'ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France,
en Amérique qu'en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère
national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés
bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.
Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir
essayaient de consolider leur situation acquise en soumettant la société aux
conditions qui leur assuraient leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent
se rendre maîtres des forces productives sociales qu'en abolissant leur propre
mode d'appropriation d'aujourd'hui et, par suite, tout le mode d'appropriation
en vigueur jusqu'à nos jours. Les prolétaires n'ont rien à sauvegarder qui leur
appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée
antérieure.
Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici,
accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien
est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité.
Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever,
se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui
constituent la société officielle.
La lutte du prolétariat contre la
bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en
revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de
chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie.
En
esquissant à grands traits les phases du développement du prolétariat, nous
avons retracé l'histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui
travaille la société actuelle jusqu'à l'heure où cette guerre éclate en
révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le renversement
violent de la bourgeoisie.
Toutes les sociétés antérieures, nous l'avons
vu, ont reposé sur l'antagonisme de classes oppressives et de classes opprimées.
Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions
d'existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude. Le serf,
en plein servage, est parvenu à devenir membre d'une commune, de même que le
petit bourgeois s'est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de l'absolutisme
féodal. L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever avec le progrès de
l'industrie, descend toujours plus bas, au- dessous même des conditions de vie
de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme
s'accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc
manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de
classe dirigeante et d'imposer à la société, comme loi régulatrice, les
conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu'elle est
incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage,
parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au
lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa
domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie n'est plus
compatible avec celle de la société.
L'existence et la domination de la
classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse
aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du Capital ; la
condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose
exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de
l'industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans
résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence,
leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la
grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur
lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout,
la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du
prolétariat sont également inévitables.
II - PROLETAIRES ET COMMUNISTES
Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des
prolétaires ?
Les communistes ne forment pas un parti distinct oppose
aux autres partis ouvriers.
Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent
de l'ensemble du prolétariat.
Ils n'établissent pas de principes
particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.
Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur
deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils
mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et
communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la
lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du
mouvement dans sa totalité.
Pratiquement, les communistes sont donc la
fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui
stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat
l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins
générales du mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes est
le même que celui de tous les autres partis prolétariens : constitution des
prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du
pouvoir politique par le prolétariat.
Les conceptions théoriques des
communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou
découverts par tel ou tel réformateur du monde.
Elles ne sont que
l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante,
d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des rapports de
propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du
communisme.
Le régime de la propriété a subi de continuels changements,
de continuelles transformations historiques.
La Révolution française,
par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise.
Ce qui caractérise le communisme, ce n'est pas l'abolition de la
propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise.
Or,
la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et
la plus parfaite expression du mode de production et d'appropriation basé sur
des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.
En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette
formule unique : abolition de la propriété privée.
On nous a reproché, à
nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise,
fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute
liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.
La
propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette
forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du
petit bourgeois, du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le
progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.
Ou
bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété
bourgeoise ?
Mais est-ce que le travail salarié, le travail du
prolétaire, crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital,
c'est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut
s'accroître qu'à la condition de produire encore et encore du travail salarié,
afin de l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut
entre ces deux termes antinomiques : le Capital et le Travail. Examinons les
deux termes de cette antinomie.
Etre capitaliste, c'est occuper non
seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale
dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en
mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individus, et même, en
dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute
la société.
Le capital n'est donc pas une puissance personnelle ; c'est
une puissance sociale.
Dès lors, si le capital est transformé en
propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n'est pas une
propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère
social de la propriété change. Il perd son caractère de classe.
Arrivons
au travail salarié.
Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum
du salaire, c'est-à- dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour
maintenir en vie l'ouvrier en tant qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier
s'approprie par son labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie
ramenée à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir
cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la
reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun
profit net qui confère un pouvoir sur le. travail d'autrui. Ce que nous voulons,
c'est supprimer ce triste mode d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que
pour accroître le capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la
classe dominante.
Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est
qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le
travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir
l'existence des travailleurs.
Dans la société bourgeoise, le passé
domine donc le présent ; dans la société communiste c'est le présent qui domine
le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel,
tandis que l'individu qui travaille n'a ni indépendance, ni personnalité.
Et c'est l'abolition d'un pareil état de choses que la bourgeoisie
flétrit comme l'abolition de l'individualité et de la liberté ! Et avec raison.
Car il s'agit effectivement d'abolir l'individualité, l'indépendance, la liberté
bourgeoises.
Par liberté, dans les conditions actuelles de la production
bourgeoise, on entend la liberté de commerce, la liberté d'acheter et de vendre.
Mais si le trafic disparaît, le libre trafic disparaît aussi. Au reste,
tous les grands mots sur la liberté du commerce, de même que toutes les
forfanteries libérales de notre bourgeoisie, n'ont un sens que par contraste
avec le trafic entravé, avec le bourgeois asservi du moyen âge ; ils n'ont aucun
sens lorsqu'il s'agit de l'abolition, par le communisme, du trafic, du régime
bourgeois de la production et de la bourgeoisie elle-même.
Vous êtes
saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans
votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses
membres. C'est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes
qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme
de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit
frustrée de toute propriété.
En un mot, vous nous accusez de vouloir
abolir votre propriété à vous. En vérité, c'est bien ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en
rente foncière, bref en pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est- à-dire
dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété
bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé.
Vous avouez donc
que, lorsque vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois,
du propriétaire bourgeois. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.
Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier des
produits sociaux ; il n'ôte que le pouvoir d'asservir à l'aide de cette
appropriation le travail d'autrui.
On a objecté encore qu'avec
l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une paresse
générale s'emparerait du monde.
Si cela était, il y a beau temps que la
société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette
société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne
travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette tautologie qu'il n'y a plus
de travail salarié du moment qu'il n'y a plus de capital.
Les
accusations portées contre le mode communiste de production et d'appropriation
des produits matériels l'ont été également contre la production et
l'appropriation des oeuvres de l'esprit. De même que, pour le bourgeois, la
disparition de la propriété de classe équivaut à la disparition de toute
production, de même la disparition de la culture de classe signifie, pour lui,
la disparition de toute culture.
La culture dont il déplore la perte
n'est pour l'immense majorité qu'un dressage qui en fait des machines.
Mais inutile de nous chercher querelle, si c'est pour appliquer à
l'abolition de la propriété bourgeoise l'étalon de vos notions bourgeoises de
liberté, de culture, de droit, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime
bourgeois de production et de propriété, comme votre droit n'est que la volonté
de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé par les
conditions matérielles d'existence de votre classe.
La conception
intéressée qui vous fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison
vos rapports de production et de propriété‹ rapports transitoires que le cours
de la production fait disparaître‹, cette conception, vous- la partagez avec
toutes les classes dirigeantes aujourd'hui disparues. Ce que vous admettez pour
la propriété antique, ce que vous admettez pour la propriété féodale, vous ne
pouvez plus l'admettre pour la propriété bourgeoise.
L'abolition de la
famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des
communistes.
Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ?
Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude n'existe que
pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute
famille pour le prolétaire et la prostitution publique.
La famille
bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et
l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital.
Nous
reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ?
Ce crime-là, nous l'avouons.
Mais nous brisons, dites-vous, les liens
les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la
société.
Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi,
déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans
lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la
société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la
société sur l'éducation ; ils en changent seulement le caractère et arrachent
l'éducation à l'influence de la classe dominante.
Les déclamations
bourgeoises sur la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent
l'enfant à ses parents, deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que la
grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme
les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail.
Mais la bourgeoisie tout entière de s'écrier en choeur : Vous autres,
communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes !
Pour le
bourgeois, sa femme n'est autre chose qu'un instrument de production. Il entend
dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il
conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de
la socialisation.
Il ne soupçonne pas qu'il s'agit précisément
d'arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production.
Rien de plus grotesque, d'ailleurs, que l'horreur ultra-morale
qu'inspire à nos bourgeois la prétendue communauté officielle des femmes que
professeraient les communistes. Les communistes n'ont pas besoin d'introduire la
communauté des femmes ; elle a presque toujours existé.
Nos bourgeois,
non contents d'avoir à leur disposition les femmes et les filles des
prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir
singulier à se cocufier mutuellement.
Le mariage bourgeois est, en
réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les
communistes de vouloir mettre à la place d'une communauté des femmes
hypocritement dissimulée une communauté franche et officielle. Il est évident,
du reste, qu'avec l'abolition du régime de production actuel, disparaîtra la
communauté des femmes qui en découle, c'est-à-dire la prostitution officielle et
non officielle.
En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir
la patrie, la nationalité.
Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut
leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en
premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe nationale,
devenir lui-même la nation, il est encore par la national, quoique nullement au
sens bourgeois du mot.
Déjà les démarcations nationales et les
antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le
développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial,
l'uniformité de la production industrielle et les conditions d'existence qu'ils
entraînent.
Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore.
Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières
conditions de son émancipation.
Abolissez l'exploitation de l'homme par
l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.
Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation,
tombe également l'hostilité des nations entre elles.
Quant aux
accusations portées d'une façon générale contre le communisme, à des points de
vue religieux, philosophiques et idéologiques, elles ne méritent pas un examen
approfondi.
Est-il besoin d'une grande perspicacité pour comprendre que
les idées, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience,
changent avec tout changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs
relations sociales, leur existence sociale ?
Que démontre l'histoire des
idées, si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la
production matérielle ? Les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que
les idées de la classe dominante.
Lorsqu'on parle d'idées qui
révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement ce fait que, dans
le sein de la vieille société, les éléments d'une société nouvelle se sont
formés et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la
dissolution des anciennes conditions d'existence.
Quand le monde antique
était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion
chrétienne. Quand, au XVIIIe siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux
idées de progrès, la société féodale livrait sa dernière bataille à la
bourgeoisie, alors révolutionnaire. Les idées de liberté de conscience, de
liberté religieuse ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans
le domaine du savoir.
«Sans doute, dira-t-on, les idées religieuses,
morales, philosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont modifiées au
cours du développement historique. Mais la religion, la morale, la philosophie,
la politique, le droit se maintenaient toujours à travers ces transformations.
Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la
justice, etc., qui sont communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme
abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu d'en
renouveler la forme, et cela contredit tout le développement historique
antérieur.»
A quoi se réduit cette accusation ? L'histoire de toute
la société jusqu'à nos jours était faite d'antagonismes de classes, antagonismes
qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes.
Mais, quelle
qu'ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l'exploitation d'une partie de
la société par l'autre est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien
d'étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en dépit de toute sa
variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes communes, formes de
conscience qui ne se dissoudront complètement qu'avec l'entière disparition de
l'antagonisme des classes.
La révolution communiste est la rupture la
plus radicale avec le régime traditionnel de propriété ; rien d'étonnant si,
dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec
les idées traditionnelles.
Mais laissons là les objections faites par la
bourgeoisie au communisme.
Nous avons déjà vu plus haut que la première
étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe
dominante, la conquête de la démocratie.
Le prolétariat se servira de sa
suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la
bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains
de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour
augmenter au plus vite la quantité des forces productives.
Cela ne
pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du
droit de propriété et du régime bourgeois de production, c'est-à-dire par des
mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais
qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables
comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.
Ces
mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays.
Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes
pourront assez généralement être mises en application :
1. Expropriation
de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de
l'Etat.
2. Impôt fortement progressif.
3. Abolition de
l'héritage.
4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.
5. Centralisation du crédit entre les mains de l'Etat, au moyen d'une
banque nationale, dont le capital appartiendra à l'Etat et qui jouira d'un
monopole exclusif.
6. Centralisation entre les mains de l'Etat de tous
les moyens de transport.
7. Multiplication des manufactures nationales
et des instruments de production ; défrichement des terrains incultes et
amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble.
8.
Travail obligatoire pour tous ; organisation d'armées industrielles,
particulièrement pour l'agriculture.
9. Combinaison du travail agricole
et du travail industriel ; mesures tendant à faire graduellement disparaître
l'antagonisme entre la ville et la campagne.
10. Education publique et
gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les
fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec la
production matérielle, etc.
Les antagonismes de classes une fois
disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée
dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son
caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir
organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa
lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par
une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la
violence l'ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime
de production, les conditions de l'antagonisme des classes, il détruit les
classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe.
A
la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes
de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la
condition du libre développement de tous.
III - LITTERATURE SOCIALISTE
ET COMMUNISTE
1. LE SOCIALISME REACTIONNAIRE
a) Le socialisme
féodal
Par leur position historique, les aristocraties française et
anglaise se trouvèrent appelées à écrire des pamphlets contre la société
bourgeoise. Dans la révolution française de juillet 1830, dans le mouvement
anglais pour la Réforme, elles avaient succombé une fois de plus sous les coups
de cette arriviste abhorrée. Pour elles, il ne pouvait plus être question d'une
lutte politique sérieuse. Il ne leur restait plus que la lutte littéraire. Or,
même dans le domaine littéraire, la vieille phraséologie de la Restauration
était devenue impossible. Pour se créer des sympathies, il fallait que
l'aristocratie fît semblant de perdre de vue ses intérêts propres et de dresser
son acte d'accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe
ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satisfaction de chansonner
son nouveau maître et d'oser lui fredonner à l'oreille des prophéties d'assez
mauvais augure.
Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient
jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l'avenir. Si
parfois sa critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au
coeur, son impuissance absolue à comprendre la marche de l'histoire moderne
était toujours assurée d'un effet comique.
En guise de drapeau, ces
messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d'attirer à eux le peuple ;
mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux dont
s'ornait leur derrière et il se dispersa avec de grands éclats de rire
irrévérencieux.
Une partie des légitimistes français et la Jeune
Angleterre ont donné au monde ce spectacle.
Quand les champions de la
féodalité démontrent que le mode d'exploitation féodal était autre que celui de
la bourgeoisie, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la féodalité exploitait
dans des circonstances et des conditions tout à fait différentes et aujourd'hui
périmées. Quand ils font remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat
moderne n'existait pas, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la bourgeoisie,
précisément, a nécessairement jailli de leur organisation sociale.
Ils
déguisent si peu, d'ailleurs, le caractère réactionnaire de leur critique que
leur principal grief contre la bourgeoisie est justement de dire qu'elle assure,
sous son régime, le développement d'une classe qui fera sauter tout l'ancien
ordre social.
Ils reprochent plus encore à la bourgeoisie d'avoir
produit un prolétariat révolutionnaire que d'avoir créé le prolétariat en
général.
Aussi dans la lutte politique prennent-ils une part active à
toutes les mesures de violence contre la classe ouvrière. Et dans leur vie de
tous les jours, en dépit de leur phraséologie pompeuse, ils s'accommodent très
bien de cueillir les pommes d'or et de troquer la fidélité, l'amour et l'honneur
contre le commerce de la laine, de la betterave à sucre et de l'eau-de-vie.
De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent toujours la main
dans la main, de même le socialisme clérical marche côte à côte avec le
socialisme féodal.
Rien n'est plus facile que de donner une teinture de
socialisme à l'ascétisme chrétien. Le christianisme ne s'est-il pas élevé lui
aussi contre la propriété privée, le mariage, l'Etat ? Et à leur place n'a-t- il
pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la
chair, la vie monastique et l'Eglise ? Le socialisme chrétien n'est que l'eau
bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l'aristocratie.
b)
Le socialisme petit-bourgeois
L'aristocratie féodale n'est pas la seule
classe qu'ait ruinée la bourgeoisie, elle n'est pas la seule classe dont les
conditions d'existence s'étiolent et dépérissent dans la société bourgeoise
moderne. Les petits bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les
précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où l'industrie et le
commerce sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la
bourgeoisie florissante.
Dans les pays où s'épanouit la civilisation
moderne, il s'est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille
entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la société
bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse ; mais, par suite de la concurrence,
les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le
prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande
industrie, ils voient approcher l'heure où ils disparaîtront totalement en tant
que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le
commerce, la manufacture et l'agriculture par des contremaîtres et des employés.
Dans les pays comme la France, où les paysans forment bien plus de la
moitié de la population, il est naturel que des écrivains qui prenaient fait et
cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique
du régime bourgeois des critères petits-bourgeois et paysans et qu'ils aient
pris parti pour les ouvriers du point de vue de la petite bourgeoisie. Ainsi, se
forma le socialisme petit-bourgeois. Sismondi est le chef de cette littérature,
non seulement en France, mais en Angleterre aussi.
Ce socialisme analysa
avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la
production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il
démontra d'une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la
division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière,
la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des
paysans, la misère du prolétariat, l'anarchie dans la production, la criante
disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d'extermination
industrielle des nations entre elles, la dissolution des vieilles moeurs, des
vieilles relations familiales, des vieilles nationalités.
A en juger
toutefois d'après son contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les
anciens moyens de production et d'échange, et, avec eux, l'ancien régime de
propriété et toute l'ancienne société, ou bien il entend faire entrer de force
les moyens modernes de production et d'échange dans le cadre étroit de l'ancien
régime de propriété qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l'un et
l'autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnaire et utopique.
Pour
la manufacture, le régime corporatif ; pour l'agriculture, le régime patriarcal
: voilà son dernier mot.
Au dernier terme de son évolution, cette école
est tombée dans le lâche marasme des lendemains d'ivresse.
c) Le
socialisme allemand ou socialisme «vrai»
La littérature socialiste
et communiste de la France, née sous la pression d'une bourgeoisie dominante,
expression littéraire de la révolte contre cette domination, fut introduite en
Allemagne au moment où la bourgeoisie commençait sa lutte contre l'absolutisme
féodal.
Philosophes, demi-philosophes et beaux esprits allemands se
jetèrent avidement sur cette littérature, mais ils oublièrent seulement qu'avec
l'importation de la littérature française en Allemagne, les conditions de vie de
la France n'y avaient pas été simultanément introduites. Par rapport aux
conditions de vie allemandes, cette littérature française perdait toute
signification pratique immédiate et prit un caractère purement littéraire. Elle
ne devait plus paraître qu'une spéculation oiseuse sur la société vraie, sur la
réalisation de la nature humaine. Ainsi, pour les philosophes allemands du
XVIIIe siècle, les revendications de la première Révolution française n'étaient
que les revendications de la «raison pratique» en général, et les manifestations
de la volonté des bourgeois révolutionnaires de France n'exprimaient à leurs
yeux que les lois de la volonté pure, de la volonté telle qu'elle doit être, de
la volonté véritablement humaine.
L'unique travail des littérateurs
allemands, ce fut de mettre à l'unisson les nouvelles idées françaises et leur
vieille conscience philosophique, ou plutôt de s'approprier les idées françaises
en partant de leur point de vue philosophique.
Ils se les approprièrent
comme on fait d'une langue étrangère par la traduction.
On sait comment
les moines recouvraient les manuscrits des oeuvres classiques de l'antiquité
païenne d'absurdes légendes de saints catholiques. A l'égard de la littérature
française profane, les littérateurs allemands procédèrent inversement. Ils
glissèrent leurs insanités philosophiques sous l'original français. Par exemple,
sous la critique française du régime de l'argent, ils écrivirent «aliénation de
la nature humaine», sous la critique française de l'Etat bourgeois, ils
écrivirent «abolition du règne de l'universalité abstraite», et ainsi de suite.
La substitution de cette phraséologie philosophique aux développements
français, ils la baptisèrent : «philosophie de l'action», «socialisme vrai»,
«science allemande du socialisme», «justification philosophique du socialisme»,
etc.
De cette façon, on émascula formellement la littérature socialiste
et communiste française. Et, comme elle cessait d'être l'expression de la lutte
d'une classe contre une autre entre les mains des Allemands, ceux- ci se
félicitèrent de s'être élevés au-dessus de l'«étroitesse française» et d'avoir
défendu non pas de vrais besoins, mais le besoin du vrai ; non pas les intérêts
du prolétaire, mais les intérêts de l'être humain, de l'homme en général, de
l'homme qui n'appartient à aucune classe ni à aucune réalité et qui n'existe que
dans le ciel embrumé de l'imagination philosophique.
Ce socialisme
allemand, qui prenait si solennellement au sérieux ses maladroits exercices
d'écolier et qui les claironnait avec un si bruyant charlatanisme, perdit
cependant peu à peu son innocence pédantesque.
Le combat de la
bourgeoisie allemande et surtout de la bourgeoisie prussienne contre les féodaux
et la monarchie absolue, en un mot le mouvement libéral, devint plus sérieux.
De la sorte, le «vrai» socialisme eut l'occasion tant souhaitée
d'opposer au mouvement politique les revendications socialistes. Il put lancer
les anathèmes traditionnels contre le libéralisme, le régime représentatif, la
concurrence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le droit bourgeois,
la liberté et l'égalité bourgeoises ; il put prêcher aux masses qu'elles
n'avaient rien à gagner, mais au contraire, tout à perdre à ce mouvement
bourgeois. Le socialisme allemand oublia, fort à propos, que la critique
française, dont il était l'insipide écho, supposait la société bourgeoise
moderne avec les conditions matérielles d'existence qui y correspondent et une
Constitution politique appropriée, toutes choses que, pour l'Allemagne, il
s'agissait précisément encore de conquérir.
Pour les gouvernements
absolus de l'Allemagne, avec leur cortège de prêtres, de pédagogues, de
hobereaux et de bureaucrates, ce socialisme devint, contre la bourgeoisie
menaçante, l'épouvantail rêvé.
Il ajouta son hypocrisie doucereuse aux
coups de fouet et aux coups de fusil par lesquels ces mêmes gouvernements
répondaient aux émeutes des ouvriers allemands.
Si le «vrai» socialisme
devint ainsi une arme contre la bourgeoisie allemande aux mains des
gouvernements, il représentait directement, en outre, un intérêt réactionnaire,
l'intérêt de la petite bourgeoisie allemande. La classe des petits bourgeois
léguée par le XVIe siècle, et depuis lors sans cesse renaissante sous des formes
diverses, constitue pour l'Allemagne la vraie base sociale du régime établi.
La maintenir, c'est maintenir en Allemagne le régime existant. La
suprématie industrielle et politique de la grande bourgeoisie menace cette
petite bourgeoisie de déchéance certaine, par suite de la concentration des
capitaux, d'une part, et de l'apparition d'un prolétariat révolutionnaire,
d'autre part. Le «vrai» socialisme lui parut pouvoir faire d'une pierre deux
coups. Il se propagea comme une épidémie.
Des étoffes légères de la
spéculation, les socialistes allemands firent un ample vêtement, brodé des fines
fleurs de leur rhétorique, tout imprégné d'une chaude rosée sentimentale, et ils
en habillèrent le squelette de leurs «vérités éternelles», ce qui, auprès d'un
tel public, ne fit qu'activer l'écoulement de leur marchandise.
De son
côté, le socialisme allemand comprit de mieux en mieux que c'était sa vocation
d'être le représentant grandiloquent de cette petite bourgeoisie.
Il
proclama que la nation allemande était la nation exemplaire et le philistin
allemand l'homme exemplaire. A toutes les infamies de cet homme exemplaire, il
donna un sens occulte, un sens supérieur et socialiste qui leur faisait
signifier le contraire de ce qu'elles étaient. Il alla jusqu'au bout, s'élevant
contre la tendance «brutalement destructive» du communisme et proclamant qu'il
planait impartialement au-dessus de toutes les luttes de classes. A quelques
exceptions près, toutes les publications prétendues socialistes ou communistes
qui circulent en Allemagne appartiennent à cette sale et énervante littérature .
2. LE SOCIALISME CONSERVATEUR OU BOURGEOIS
Une partie de la
bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider
la société bourgeoise.
Dans cette catégorie, se rangent les économistes,
les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s'occupent d'améliorer le sort
de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de
fonder des sociétés de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout
acabit.
Et l'on est allé jusqu'à élaborer ce socialisme bourgeois en
systèmes complets.
Citons, comme exemple, la Philosophie de la misère de
Proudhon.
Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la
société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement. Ils
veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et
la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie ;
comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des
mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette
représentation consolante. Lorsqu'il somme le prolétariat de réaliser ses
systèmes et d'entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l'inviter, au
fond, à s'en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception
haineuse qu'il s'en fait.
Une autre forme de socialisme, moins
systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout
mouvement révolutionnaire, en leur démontrant que ce n'était pas telle ou telle
transformation politique, mais seulement une transformation des conditions de la
vie matérielle, des rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez que,
par transformation des conditions de la vie matérielle, ce socialisme n'entend
aucunement l'abolition du régime de production bourgeois, laquelle n'est
possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes
administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par
conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font,
tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et
alléger le budget de l'Etat.
Le socialisme bourgeois n'atteint son
expression adéquate que lorsqu'il devient une simple figure de rhétorique.
Le libre-échange, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des droits
protecteurs, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des prisons cellulaires,
dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Voilà le dernier mot du socialisme
bourgeois, le seul qu'il ait dit sérieusement.
Car le socialisme
bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des
bourgeois‹dans l'intérêt de la classe ouvrière.
3. LE SOCIALISME ET LE
COMMUNISME CRITICO-UTOPIQUES
Il ne s'agit pas ici de la littérature qui,
dans toutes les grandes révolutions modernes, a formulé les revendications du
prolétariat (écrits de Babeuf, etc.).
Les premières tentatives directes
du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un
temps d'effervescence générale, dans la période du renversement de la société
féodale, échouèrent nécessairement, tant du fait de l'état embryonnaire du
prolétariat lui-même que du fait de l'absence des conditions matérielles de son
émancipation, conditions qui ne peuvent être que le résultat de l'époque
bourgeoise. La littérature révolutionnaire qui accompagnait ces premiers
mouvements du prolétariat a forcément un contenu réactionnaire. Elle préconise
un ascétisme universel et un égalitarisme grossier.
Les systèmes
socialistes et communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon, de
Fourier, d'Owen, etc., font leur apparition dans la première période de la lutte
entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite ci-dessus (voir
«Bourgeois et prolétaires»).
Les inventeurs de ces systèmes se rendent
bien compte de l'antagonisme des classes, ainsi que de l'action d'éléments
dissolvants dans la société dominante elle-même. Mais ils n'aperçoivent, du côté
du prolétariat, aucune initiative historique, aucun mouvement politique qui lui
soit propre.
Comme le développement de l'antagonisme des classes marche
de pair avec le développement de l'industrie, ils n'aperçoivent pas davantage
les conditions matérielles de l'émancipation du prolétariat et se mettent en
quête d'une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces
conditions.
A l'activité sociale, ils substituent leur propre
ingéniosité ; aux conditions historiques de l'émancipation, des conditions
fantaisistes ; à l'organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe,
une organisation de la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour
eux, l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de
leurs plans de société.
Dans la confection de ces plans, toutefois, ils
ont conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce
qu'elle est la classe la plus souffrante. Pour eux le prolétariat n'existe que
sous cet aspect de la classe la plus souffrante.
Mais la forme
rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les
portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils
désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de
la société, même les plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire
appel à la société tout entière sans distinction, et même ils s'adressent de
préférence à la classe régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur
système pour reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la
meilleure des sociétés possibles.
Ils repoussent donc toute action
politique et surtout toute action révolutionnaire ; ils cherchent à atteindre
leur but par des moyens pacifiques et essayent de frayer un chemin au nouvel
évangile social par la force de l'exemple, par des expériences en petit qui
échouent naturellement toujours.
La peinture fantaisiste de la société
future, à une époque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre
situation d'une manière elle-même fantaisiste, correspond aux premières
aspirations instinctives des ouvriers vers une transformation complète de la
société.
Mais les écrits socialistes et communistes renferment aussi des
éléments critiques. Ils attaquent la société existante dans ses bases. Ils ont
fourni, par conséquent, en leur temps, des matériaux d'une grande valeur pour
éclairer les ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la société future
-‹ suppression de l'antagonisme entre la ville et la campagne, abolition de la
famille, du gain privé et du travail salarié, proclamation de l'harmonie sociale
et transformation de l'Etat en une simple administration de la production -‹,
toutes ces propositions ne font qu'annoncer la disparition de l'antagonisme de
classes, antagonisme qui commence seulement à se dessiner et dont les faiseurs
de systèmes ne connaissent encore que les premières formes indistinctes et
confuses. Aussi, ces propositions n'ont-elles encore qu'un sens purement
utopique.
L'importance du socialisme et du communisme critico-utopiques
est en raison inverse du développement historique. A mesure que la lutte des
classes s'accentue et prend forme, cette façon de s'élever au-dessus d'elle par
l'imagination, cette opposition imaginaire qu'on lui fait, perdent toute valeur
pratique, toute justification théorique. C'est pourquoi, si, à beaucoup
d'égards, les auteurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes
que forment leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces disciples
s'obstinent à maintenir les vieilles conceptions de leurs maîtres en face de
l'évolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont
logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes. Ils
continuent à rêver la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales
-‹établissement de phalanstères isolés, création de home- colonies, fondation
d'une petite Icarie , édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem,‹- et, pour la
construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire
appel au coeur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils
tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs
dépeints plus haut et ne s'en distinguent plus que par un pédantisme plus
systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l'efficacité
miraculeuse de leur science sociale.
Ils s'opposent donc avec
acharnement à toute action politique des ouvriers, une pareille action ne
pouvant provenir, à leur avis, que d'un manque de foi aveugle dans le nouvel
évangile.
Les owenistes en Angleterre, les fouriéristes en France
réagissent les uns contre les chartistes, les autres contre les réformistes.
IV - POSITION DES COMMUNISTES ENVERS LES DIFFERENTS PARTIS D'OPPOSITION
D'après ce que nous avons dit au chapitre II, la position des
communistes à l'égard des partis ouvriers déjà constitués s'explique
d'elle-même, et, partant, leur position à l'égard des chartistes en Angleterre
et des réformateurs agraires dans l'Amérique du Nord.
Ils combattent
pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière ; mais dans le
mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du
mouvement. En France, les communistes se rallient au Parti démocrate-socialiste
contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit
de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition
révolutionnaire.
En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître
que ce parti se compose d'éléments contradictoires, moitié de démocrates
socialistes, dans l'acception française du mot, moitié de bourgeois radicaux.
En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit, dans une
révolution agraire, la condition de l'affranchissement national, c'est- à-dire
le parti qui fit, en 1846, l'insurrection de Cracovie.
En Allemagne, le
Parti communiste lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la
bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété
foncière féodale et la petite bourgeoisie.
Mais, à aucun moment, il ne
néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de
l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin
que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions
politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre
la bourgeoisie, afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de
l'Allemagne, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.
C'est vers l'Allemagne que se tourne surtout l'attention des
communistes, parce que l'Allemagne se trouve à la veille d'une révolution
bourgeoise, parce qu'elle accomplira cette révolution dans des conditions plus
avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus
développé que l'Angleterre au XVIIe et la France au XVIIIe siècle, et que, par
conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude
immédiat d'une révolution prolétarienne.
En somme, les communistes
appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et
politique existant.
Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la
question de la propriété, à quelque degré d'évolution qu'elle ait pu arriver,
comme la question fondamentale du mouvement.
Enfin, les communistes
travaillent à l'union et à l'entente des partis démocratiques de tous les pays.
Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs
projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que
par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes
dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y
ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner.
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS