Humanité 10 avril 2010

La lumière des réverbères éclaire faiblement un homme seul sur le trottoir. En costume sombre, il tire derrière lui une lourde valise blanche. Au bout de la rue, des cris et des applaudissements éclatent. Jeudi, quelques minutes avant minuit, Guilherme Hauka Azanga ressort libre du centre de rétention administrative (CRA) de Bobigny. Comme une dernière humiliation, les agents de la police aux frontières le libèrent par la porte de derrière, quand sa famille et ses soutiens l’attendent devant l’entrée principale. Épilogue éloquent de plusieurs mois d’acharnement administratif contre un homme qui a résisté à quatre tentatives d’expulsion, purgé deux mois de prison et dont le seul crime, rappelle ses soutiens, est « de vouloir vivre en France avec sa famille ».
les derniers rebondissements
Quelques heures plus tôt, le préfet du Rhône avait diffusé un communiqué de presse succinct indiquant que, dans « l’impossibilité matérielle de faire procéder à la reconduite à la frontière de monsieur Hauka Azanga à destination de son pays, l’Angola », il décidait de mettre fin à sa rétention. À peine libéré, ce dernier, visiblement ému, raconte les derniers rebondissements de son aventure : « À 16 heures (jeudi – NDLR), j’ai été transféré du centre de rétention vers le Bourget et mis dans un jet privé. Après quarante minutes de vol, le pilote m’a dit qu’on faisait demi-tour, qu’il n’avait pas accès à l’espace aérien du Portugal. » Prête à tout pour l’expulser, l’administration comptait transférer Guilherme à Lisbonne, d’où un vol décollait dans la soirée pour Luanda.
Cette ultime tentative est la quatrième depuis janvier. Moins de vingt-quatre heures plus tôt, Guilherme est transféré de Lyon à Paris par avion gouvernemental – plusieurs témoins affirment avoir vu la cocarde ministérielle sur la carlingue de l’appareil. L’aéroport de Bron, près de Lyon, est le théâtre d’un étonnant déploiement de forces : « Des hélicoptères survolaient la zone et une trentaine de CRS attendaient Guilherme, témoigne Bertrand Gaudillère, photographe et membre du comité de soutien. Assistait-on à l’évacuation de quelqu’un de dangereux ? Non, juste à l’expulsion d’un sans-papiers. »
Arrivé à Paris, Guilherme Hauka Azanga est transféré à l’aéroport de Roissy, où une place lui est réservée sur le vol Air France de 22 h 05. Ce n’est que le lendemain que Guilherme a pu raconter à son avocate, Dominique Noguères, la violence de cette tentative d’expulsion : « Il était ligoté comme un saucisson, ne pouvant ni s’asseoir, ni se tenir debout, raconte-t-elle. Sur la bouche, on lui a mis une sorte de “muselière”, un bâillon avec des trous pour respirer. Le commandant de bord a refusé de décoller. » Débarqué, Guilherme sera de nouveau présenté dans cet avion une heure plus tard. « L’appareil allait décoller, le commandant de bord a refusé de rouvrir les portes », poursuit Dominique Noguères qui conclut : « Même le plus grand des truands ne mérite pas d’être ainsi maltraité. »
En quatre mois, cet homme de quarante-cinq ans a donc échappé à quatre tentatives d’expulsion, faisant preuve d’une capacité de résistance impressionnante. En janvier dernier, pour avoir refusé un premier retour forcé, Guilherme est condamné à deux mois de prison. À sa libération, le 18 mars, il est emmené directement à l’aéroport. Pour échapper à l’expulsion, il s’enduit de matière fécale. Les policiers l’enveloppent d’une couverture avant de le sangler, mais à Francfort, le pilote refuse de décoller avec un homme entravé à bord. Ramené en France, Guilherme est de nouveau placé en rétention avant d’être libéré par un juge des libertés.
Cinq jours plus tard, le 25 mars, à 8 h 30, alors que Guilherme vient de déposer ses plus jeunes enfants à la maternelle, les policiers débarquent à son domicile et n’hésitent pas à pointer leurs armes sur lui, devant la fille de sa compagne, Exaucée, dix ans. La violence de cette interpellation marque un tournant dans la mobilisation en faveur de Guilherme. Quelques jours plus tard, les parents d’élèves décident l’occupation nocturne de l’école Gilbert-Dru, où sont scolarisés ses enfants. Depuis le 30 mars, ils sont une cinquantaine à se relayer tous les soirs dans l’établissement. Parallèlement un blog est créé où photographes, auteurs et illustrateurs jeunesse multiplient les initiatives originales (1). « La violence déployée lors de l’arrestation a touché largement, raconte Bertrand Gaudillère. L’école se situe dans l’un des derniers quartiers populaires de Lyon. Les parents, néophytes, ont tiré toutes les ficelles pour obtenir des réponses, avec une volonté et une conviction considérables. » D’aucuns y verront un hommage à Gilbert Dru, symbole de la résistance lyonnaise…
Mais la mobilisation qui ne cesse d’enfler fait face à une opiniâtreté des services de l’État qui dépasse l’entendement. Comment expliquer un tel acharnement à expulser ce père de famille ? Jeudi après-midi, alors que Guilherme était en route vers le Bourget, associatifs, personnalités et politiques avaient organisé une conférence de presse. Il était 17 heures, les aiguilles de l’horloge tournaient, rapprochant Guilherme de l’heure fatidique de l’expulsion. Tout semblait avoir été fait, les mines étaient déconfites et sa compagne, Florence, en pleurs. « On a le sentiment d’assister à une perte de contrôle, soupirait Richard Moyon du Réseau éducation sans frontières. Une course folle qui aboutit à de véritables monstruosités. » Pablo Krasnopolsky, de la CGT, y voyait une « volonté de briser le mouvement des sans-papiers avec une même attitude violente que contre les piquets de grève des travailleurs » et une « revanche contre le retour de Najlae », cette étudiante marocaine expulsée en février, puis autorisée à revenir. Guilherme n’aura pas besoin d’aller jusque-là. Mais la lutte est loin d’être finie. Jeudi soir, la préfecture du Rhône précisait qu’il était toujours « tenu d’exécuter de lui-même une OQTF (obligation de quitter le territoire français – NDLR), ce qui veut dire qu’il est reconductible à tout moment ». Son comité de soutien réclame sa régularisation immédiate. Pour que le cauchemar cesse, enfin.
Marie Barbier
(1) http://hauka-hazanga.tumblr.com. Aujourd’hui à 16 heures, la mairie de Lyon organise le parrainage républicain des enfants de Guilherme et Florence, en présence des députés Jean-Louis Touraine et Pierre-Alain Muet, futurs parrains.

Non à une politique d’immigration,
Elle demande instamment que, pour le
moins, toute discrimination soit bannie des listes de métiers ouverts aux
travailleurs migrants.
Elle demande qu’une commission nationale de
régularisation soit mise en place, pour assurer à chacun une application non
discriminatoire de l’« amendement Lefebvre ».
L’article L313-10 du Code de
l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) issu de la loi
du 24 juillet 2006 prévoit qu’une liste de métiers ouverts aux étrangers soit
établie au niveau national.
Un projet a été présenté le 23 octobre aux
organisations syndicales et patronales.
Le comité interministériel du
contrôle de l’immigration (CICI) doit valider ce projet le 5 novembre, avant
qu’il ne soit officiellement soumis à consultation.
Dans le même temps, le
gouvernement finalise une autre liste de métiers, celle qui découle des «
mesures transitoires » décidées par l’Etat Français et qui concerne les nouveaux
citoyens de l’Union européenne à 27.
La Cgt, tout comme l’ensemble
des syndicats unis dans la Confédération européenne des Syndicats, s’est
prononcée contre ces « mesures transitoires » qui font des citoyens des pays de
l’Est des Européens de seconde zone.
Sans parler des tout nouveaux
entrants, les Roumains et les Bulgares, qui remplissent hors de toute légalité
européenne, les autocars d’expulsés alors qu’ils ont parfaitement le droit de
s’installer en France et d’y travailler.
C’est dans ce contexte que
l’article 40 de la loi Hortefeux prévoit, selon l’amendement « Lefebvre » adopté
à l’unanimité des parlementaires, une éventuelle possibilité de régularisation
de travailleurs « sous réserve qu’ils trouvent un travail dans un métier et une
zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement ». Il n’inclut
fort logiquement aucune discrimination selon l’origine.
Or en comparant les deux listes,
il apparaît que sur les 30 métiers ouverts aux migrants hors Union Européenne,
seuls 5 sont des métiers « ouvriers », 21 sont des métiers de niveau « supérieur
».
Tandis que pour les 153 métiers ouverts ou à ouvrir aux migrants
issus des pays de l’Est européen, 76 sont des métiers « ouvriers », sans compter
11 métiers considérés comme « en tension » ou inscrits à la demande du Patronat,
comme aide soignant, employé de restauration, employé d’étage, employés à
domicile, agent d’entretien.
Le message que semble faire
vouloir passer le gouvernement avec de telles listes est redoutable : chacun
sait bien qu’il y a peu de géomètres, de cadres auditeurs ou d’attachés
commerciaux parmi les salariés « sans papiers », migrants des « pays tiers »
déjà arrivés en France.
Et donc l’amendement « Lefebvre » ne serait que
du « vent ». Les dizaines de milliers de « sans papiers » aujourd’hui
massivement salariés dans des hôtels, cafés, restaurants, sur des chantiers,
dans des ateliers, dans l’agriculture ne seraient que de la « chair à expulsion
» et devraient être remplacés par des « blancs » issus de l’Union Européenne ?
Quelle ignominie pour une France qui se dit des « droits de l’Homme »!
Mais aussi quel gâchis
économique !
Au moment où beaucoup admettent que, suite au retournement
démographique, il y a la nécessité absolue d’accueillir, à égalité de traitement
avec les salariés Français ou « avec papiers », des travailleurs migrants pour
contribuer au rééquilibrage des comptes sociaux et au développement économique,
qu’est-ce qui est le plus important pour la France : reconnaître pragmatiquement
cet état de fait ou atteindre coûte que coûte des quotas d’expulsions honteux,
inhumains et odieux ?
La Cgt réitère sa demande de
régularisation de tous les salariés sans-papiers.
Elle demande
instamment que, pour le moins, toute discrimination soit bannie des listes de
métiers ouverts aux travailleurs migrants.
Elle demande qu’une
commission nationale de régularisation soit mise en place, pour assurer à chacun
une application non discriminatoire de l’« amendement Lefebvre
».