Manière de voir n°102 / Décembre 2008 - janvier 2009

Le krach du libéralisme

Numéro coordonné par Pierre Rimbert et Anne-Cécile Robert, avec la participation d'Akram Belkaïd.
Quelles que soient les mesures prises pour tenter de « contenir » les méfaits de la finance, comment nos sociétés pourront-elles tourner la page d'un « modèle de développement » qui avait couplé aussi savamment la dynamique de l'économie réelle (la production, la répartition des revenus, et la dépense ou l'utilisation des revenus) aux turpitudes de la finance déchaînée ? En l'espace d'une trentaine d'années, (...)






Son bureau est bourré de dynamite. "J'ai de quoi faire sauter toutes les entreprises françaises", prévient-elle. Boutade, évidemment, mais il y a bel et bien de la matière explosive derrière les portes de son armoire métallique. Des dizaines de dossiers sur des femmes et des hommes essorés par le boulot : secrétaires harcelées, ouvrières soumises à des cadences infernales, cadres rongés par des pulsions suicidaires... Déballés sur la place publique, ces récits feraient voler en éclats la réputation de nombreux groupes.
    Mais Marie Pezé ne cherche pas à jouer aux poseurs de bombe. Elle écoute les victimes de l'horreur économique et les aide à se remettre debout. Au centre d'accueil et de soins hospitaliers (CASH) de Nanterre, elle dirige une consultation, "souffrance et travail", qu'elle a ouverte en 1997. C'était une première en France, à l'époque.

    Chaque année, Marie Pezé reçoit environ 900 personnes. De ces rencontres, la psychanalyste et docteur en psychologie a tiré un livre terrible, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés (Village mondial, 214 p., 17 euros). Son titre est le même que celui du documentaire de Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau, sorti en salle en 2006. Le film présente plusieurs entretiens entre salariés et cliniciens enregistrés dans des consultations spécialisées - dont celle du CASH de Nanterre.

    Dès les premières lignes, Marie Pezé met en garde le lecteur : "Vous n'en sortirez pas indemne." Elle a raison. Page après page, elle décrit une "orgie de violence sociale". Il y a Carole, secrétaire sous les ordres d'un chef obsessionnel, qui exige que les timbres soient collés à quatre millimètres du bord de l'enveloppe. Ou Eliane, délogée de son poste d'assistante après un congé-maternité, qui se "débat" pour retrouver sa place. Malgré tous ses efforts, la DRH refuse de lui accorder la moindre promotion. Sous le choc, Eliane fait un malaise à la sortie de son entreprise ; le SAMU ne parviendra pas à la réanimer...

    Difficile à croire. Et difficile de s'en remettre. D'ailleurs, Marie Pezé ne s'en est pas remise. Face à toutes ces situations d'urgence, son corps a réagi : perte de l'usage du bras droit, effacement du goût et de l'odorat... Une longue dégringolade "dans le trou noir de la décompensation".

    Pour retrouver la sensibilité de ses doigts, elle a pétri de la terre. De cet exercice sont, peu à peu, sorties des représentations de corps torturés par la douleur. Ceux qui la connaissent bien parlent avec admiration des "visages" qu'elle a façonnés.

   Aujourd'hui, Marie Pezé va beaucoup mieux. Mais elle a toujours au fond de sa poche un petit boîtier transparent rempli de comprimés oblongs. Une prise "toutes les trois heures", soupire-t-elle, avant de faire passer la pilule avec un verre d'eau.

    Au départ, rien n'indiquait que cette femme au beau visage, éclairé par deux yeux bleu myosotis, s'intéresserait, un jour, aux éclopés du "productivisme". Sa carrière a démarré fin 1973 au CASH de Nanterre, dans le service d'un chirurgien de la main. Pendant des années, elle a accompagné des personnes victimes de lésions. Puis des patients d'un nouveau type ont débarqué à partir des années 1990 : des caissières, des employées de crèche qui se plaignaient de douleurs aux bras, à la nuque, etc. "Je ne comprenais pas ce qui se passait, il me manquait des concepts", raconte-t-elle. Elle se plonge dans les livres de Christophe Dejours, qui occupe alors la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). "Ce fut une illumination."

    Marie Pezé réalise que l'organisation du travail peut être "pathogène". Au-delà de quelques hiérarques retors sévissant ici et là, le fond du problème, selon elle, se situe dans "l'idéologie managériale" qui se propage dans le monde de l'entreprise. Les salariés sont de plus en plus seuls et assujettis à des objectifs qu'ils ne peuvent pas atteindre, souligne-t-elle.

    Progressivement, la consultation qu'elle assurait au CASH de Nanterre se réoriente vers les pathologies du travail. "J'ai pris la tangente", résume-t-elle. Un peu comme sa grand-mère, bergère dans un village troglodyte du Piémont italien, qui décida d'émigrer vers la France, à l'âge de 20 ans, avec quatre enfants sous le bras. La famille s'installe dans la région de Cannes. De condition modeste, le père et la mère de Marie Pezé furent longtemps employés comme domestiques dans une riche propriété.

   Leur fille cadette est montée à Paris pour poursuivre ses études. En 1980, elle soutient sa thèse de doctorat, sur l'Approche psychosomatique des lésions en chirurgie de la main. Un savoir aussi pointu pourrait servir à épater la galerie, tenir à distance. Marie Pezé témoigne, au contraire, d'une qualité d'écoute qui frappe ses interlocuteurs - amis, relations de travail ou patients. "Elle est posée, calme, toujours disponible, patiente", énumère une ancienne salariée de l'industrie chimique, suivie à Nanterre pendant près de deux ans.

    Dans sa pratique quotidienne, Marie Pezé a tricoté un réseau avec toutes sortes de partenaires : inspecteur du travail, médecin traitant, caisse primaire d'assurance-maladie... Ce "travail de lien" évite à des salariés en souffrance d'être ballottés d'un service à un autre.

    Pour enrichir sa réflexion sur la prise en charge des patients, elle s'implique dans un petit groupe informel qui réunit divers spécialistes : avocat, médecin du travail, etc. Aujourd'hui, une vingtaine de consultations existent en France, calquées, peu ou prou, sur le modèle de la structure fondée à Nanterre. Marie Pezé a ouvert une voie.

"Ce qu'elle fait est très original mais son discours sur l'organisation du travail est un peu taillé à la serpe. Elle se situe dans une dénonciation qui n'aide pas les acteurs à modifier leurs pratiques", juge Damien Cru, professeur associé d'ergonomie à l'Institut des sciences et techniques de l'ingénieur d'Angers (Istia).

    La psychanalyste n'hésite pas à prendre position sur certaines politiques publiques. Rendu en mars, le rapport de Patrick Légeron, psychiatre, et de Philippe Nasse, vice-président du Conseil de la concurrence, préconise la construction d'un "indicateur global" sur le stress professionnel. Une idée reprise par le gouvernement. "Le chiffrage, la quantification vont lisser encore la compréhension de la situation", craint-elle.

    Mais l'important n'est sans doute pas là pour les patients de Marie Pezé. Bon nombre d'entre eux préfèrent exprimer leur reconnaissance. "Elle m'a rendu à ma féminité, assure Fatima Elayoubi. Elle a réparé mon âme." Proche de la soixantaine, une femme, qui ne souhaite pas dévoiler son identité, confie : "Je lui dois la vie."


«Il faut redéfinir ce qu'est l'inacceptable!»
Graulle Pauline,



Politis du 24 juillet 2008

     

Danièle Linhart Sociologue au CNRS et enseignante à Paris X-Nanterre.

Danièle Linhart vient de publier Pourquoi travaillons- nous?


Erès, 331 p., 15 euros.

Elle revient sur les conséquences de l'affaire Goodyear- Dunlop à Amiens et dresse un constat alarmant de l'évolution du travail en France.

La CGT de l'usine Goodyear d'Amiens a refusé de se plier au chantage patronal qui, au nom de la compétitivité internationale, voulait réorganiser le travail en 4x8 (voir encadré).

Un pas de plus dans un mouvement généralisé de nivellement par le bas des conditions de travail?

Danièle Linhart: La rationalité économique exige un rendement maximal à moindre coût.

Mais ce n'est pas une donnée «naturelle» puisque ce rapport d'exploitation a toujours été réinterprété dans le cadre d'un rapport de force entre salariés et patronat.

Jusque récemment, elle était organisée selon des modalités d'ajustement correspondant à un périmètre national tenant compte du progrès social, de l'évolution économique, de l'histoire du pays...

Aujourd'hui, tout cela explose parce qu'on se trouve au niveau mondial.

Du coup, il faut redéfinir la rationalité économique, parce qu'elle ne peut pas se résumer à une concurrence sans fin avec les Chinois.

On a bien réussi à opposer la rationalité écologique à la rationalité économique.

Et nous sommes tous à peu près d'accord pour dire que cette dernière a pour limite l'avenir de la planète.

De même, il faut affirmer que la rationalité économique doit s'arrêter là où la rationalité sociale est menacée.

Le travail des enfants a été interdit, parce qu'à un moment donné on a jugé que ce n'était pas bien d'envoyer les enfants de 8 ans dans les mines.

Une législation qui émane de considérations sociales est donc nécessaire parce qu'un pays n'est pas une entreprise à gérer.

Et qu'il n'y a pas de raison que la rationalité économique l'emporte sur l'épaisseur de la société, avec ses enjeux politiques, culturels et historiques.

Certes, mais chez Goodyear, les salariés et les syndicats qui se sont opposés à la dégradation de leurs conditions de travail sont aujourd'hui accusés d'être la cause des licenciements.

La résistance est-elle donc impossible?

Si l'Etat n'intervient pas, effectivement, il est plus difficile de résister puisque, dans le fond, il s'agit d'un problème politique.

L'enjeu consiste à redéfinir collectivement ce qui est de l'ordre de l'inacceptable.

En ce sens, la CGT a bien compris que signer cet accord pour passer aux 4x8 reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore à d'autres réorganisations du travail de ce type!

Reste que, depuis une dizaine d'années, les salariés et les syndicats ne sont, à mon avis, pas sûrs que ce qu'ils défendent est légitime.

Nous sommes dans une période où l'on considère que toutes les avancées qui ont permis une vie au travail plus supportable, de rendre les contraintes moins pesantes, de faire valoir un modèle où la famille aurait toute sa place apparaissent comme illégitimes.

Il y a eu un glissement sémantique: les acquis sont devenus des privilèges moralement inacceptables et contraires au jeu économique moderne.

Par un retournement idéologique qui tient quasiment de la prestidigitation, ces acquis sont aujourd'hui considérés comme la preuve qu'on est mesquin, qu'on n'a pas d'ambition, qu'on est devenu un parasite pour la société.

La notion de progrès a été évacuée et on lui a substitué le changement comme étant une valeur en soi.

Le salarié doit s'adapter en permanence, être sans cesse sur le qui-vive.

Pour certains DRH, un salarié «intelligent» doit être capable de «réagir et rebondir» face aux dysfonctionnements de l'organisation du travail.

Et la personne qui incarne le mieux cette idéologie, c'est Sarkozy: il rebondit, presque physiquement!

On assiste donc au passage en force d'un nouveau modèle consistant à faire accepter un scénario présenté comme plus stimulant, avec un rapport plus narcissique à son travail, où on va se montrer à soi-même qu'on est le meilleur...

Mais où la prise en compte des fragilités et des difficultés des salariés n'est plus de mise.

Quand on n'accepte pas de relever le défi du «travailler plus pour gagner plus», on est considéré comme inadéquat au nouveau modèle dominant. Et, du coup, on n'a pas sa place dans l'entreprise, ni même dans la société.

Ce nouveau modèle se traduit par l'augmentation du temps de travail et le démantèlement des 35heures...

Jusqu'à présent, la France mêlait à la fois des préoccupations sociales et un patronat très offensif qui s'adaptait à ces contraintes sociales.

Mais, quand le pouvoir a imposé aux entreprises les 35 heures, les syndicats étaient déjà en crise.

La faiblesse de ce rapport de force a conduit à une suppression des pauses, à une intensification des cadences, à un alourdissement des objectifs.

Cette intensité extrêmement forte, couplée avec l'allongement de la durée du travail, est une catastrophe.

Les salariés ressentent déjà une inquiétude permanente à leur poste de travail, parce qu'ils ont peur de ne pas être à la hauteur des objectifs qu'on leur fixe.

On voit déjà apparaître les suicides sur des durées hebdomadaires de 35 heures, que va-t-il se passer sur des durées de 45 heures?

Les gens vont être complètement assommés!

Alors, si les Français cèdent sur la légitimité à garder des avancées sociales, on risque, pour le dire dans les termes éculés du marxisme, d'aller vers un pays où l'exploitation sera la plus forte.