UgictCGT
Mardi 18 novembre 2010
de 17h30 à 19h30
Salle Mezzanine
Hall des Fédérations
Complexe CGT
263 rue de Paris Montreuil
autour du livre :

"Le socialisme est l'individualisme logique et complet", disait Jaurès, et le but des auteurs est de réhabiliter "la jambe individualiste des gauches", en montrant que c'est l'interaction entre l'individu et la société qui importe et qu'il convient de créer un "relationnisme méthodologique": "L'individu se fabrique à la fois par les autres et pour les autres."
On lira avec intérêt notamment les textes de Philippe Corcuff, qui insiste sur l'apport de Pierre Bourdieu (la dialectique entre déterminisme social et liberté personnelle), et de Christine Castejon, qui, dans la foulée d'un André Gorz (qu'elle ne cite pourtant pas), montre la double face du travail, à la fois aliénant et créateur.

Que faire, face aux dégâts humains et aux gâchis économiques d'un " Wall Street management " qui s'apparente de plus en plus à une injonction de rendement ?
Comment replacer les salariés au coeur de l'entreprise, qu'elle soit publique ou privée ?
Comment redonner place à la créativité, à l'innovation et à une efficacité qui soit aussi sociale et environnementale ?
Un autre management est-il possible ?
Il est temps d'aller au-delà de la dénonciation des logiques coercitives.
Tout en analysant les systèmes qui ont engendré la crise économique et financière, Marie-José Kotlicki et Jean-François Bolzinger proposent des repères pour un management alternatif.
Un management qui conjugue les aspirations des salariés et le travail d'équipe, et remet en cause les dogmes actuels : l'économique aux actionnaires, le social aux DRH et aux syndicats.
Le management alternatif, dont les auteurs définissent ici les outils, entend s'extraire de l'unique logique de la financiarisation et du court terme actionnée par quelques décisionnaires.
Il promeut une dynamique de partage de l'information et de codécision qui implique tous les salariés.
Seules ces transformations permettront de dégager une véritable issue à la crise qui ne se réduise pas à sa simple gestion.
Marie-José Kotlicki est cadre de fonction publique et membre du Conseil économique social et environnemental.
Jean-François Bolzinger est ingénieur de l'industrie.
Ils sont tous deux secrétaires généraux de l'Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens de la CGT (UGICT-CGT).




No low cost, un livre en forme de pavé dans
la mare de Bruno Fay et Stephane Reynaud.
Une analyse à contre courant qui décrypte les rouages du phénomène low cost pour mieux en dénoncer l´imposture.
Plus aucun secteur
n'échappe au phénomène low cost.
Synonyme d'achat malin, le low cost
représenterait la pierre philosophale de l’économie moderne.
Une
formule magique capable de concevoir le même produit pour un coût
inférieur : la même voiture, la même robe, le même billet d’avion, la
même boîte de céréales ou la même opération chirurgicale pour deux
fois, trois fois, voire dix fois moins cher.
Les consommateurs suivent,
les industriels jubilent.
L'État lui-même se prend à rêver d'une
République low cost. No low cost est un pavé dans la mare, une analyse
à contre-courant construite à partir de témoignages inédits.
Au terme
d'un an d'enquête, les auteurs décryptent les rouages du phénomène low
cost pour mieux en dénoncer l'imposture.
No low cost est un pavé dans
la mare, une analyse à contre-courant construite à partir de
témoignages inédits.
Au terme d'un an d'enquête, les auteurs décryptent
les rouages du phénomène low cost pour mieux en dénoncer l'imposture.
228 pages coup de poing comme cette analyse de la marque Primark.
Du
petit prix pour des vêtements à la mode... mais avec un coût humain
énorme.
No low cost, 17.95 euros, aux Editions du moment.

La Fin des classes moyennes
Ou l’avènement de la société “low-cost”
de Massimo Gaggi et Edoardo Narduzzi

Les changements imposés par la globalisation semblent avoir raison d'elles.
Ce qui les attend ?
Consommer au sein de la révolution 'low-cost' aussi bien l'habillement, que l'habitat, le tourisme, le téléphone, les transports.
Et bientôt (qui sait ?) dans les services publics.
Inadaptées à s'adapter aux mutations, elles s'interrogent avec angoisse sur leur avenir, tandis que l'observateur s'interroge, lui, sur la déferlante 'low-cost'.

Ils ne rêvent pas du Grand Soir. Ils ne font pas non plus de la résistance à la globalisation. Ils ne luttent pas davantage contre le capitalisme néolibéral. Un jour, simplement, ils ont dit non. A un chef. A une décision arbitraire. A une logique qu'ils jugent absurde. Ils ont accompli"un geste parfaitement inattendu et sacrilège", en tout cas dans la sphère de l'entreprise. "Ils", ce sont ces cadres "à haut potentiel" auxquels les auteurs, consultants et sociologues des organisations, se sont intéressés.

Leur livre n'est pas un ouvrage de plus sur le"malaise des cadres". Il ne cherche pas à théoriser outre mesure. Il est intéressant, d'abord, parce qu'il donne à lire sept histoires de rébellions ordinaires, qui servent de fil conducteur à la réflexion.
Jean-Paul, Michel, Bruno, Philippe, Marc, Antonin et Julie (les noms ont été changés) ont entre 30 et 45 ans. Tous sont hyperdiplômés. Tous ont d'importantes responsabilités. Tous, à un moment donné, sont entrés en dissidence. Ils ont démissionné ; ils sont allés voir ailleurs ; parfois ils ont tout plaqué. Les auteurs parlent de "comportements déviants par rapport à la norme de conformité". De "bris d'image". C'est qu'il y a quelque chose d'iconoclaste dans le rejet des figures imposées par l'entreprise.
Le mot de rébellion est peut-être un peu fort pour désigner des phénomènes plus fréquents qu'on ne le croit, selon les auteurs, de contestation dans l'entreprise. La posture de rebelle est avantageuse. Mais pourquoi refuse-t-on, un jour, de jouer le jeu ? Les raisons données dans l'enquête sont multiples. Quand le discours du management sonne creux ; quand le décalage entre l'entreprise et la société s'approfondit ; quand la pratique du management devient par trop "sacrificielle" ; quand les "personnes" sont ignorées ; quand le respect se perd ; quand la marmite bout, les salariés modèles se rebiffent.
"Un cadre entre en contestation parce qu'il est soudain lassé de subir les ordres d'un superviseur désagréable et moins compétent, parce qu'il se sent blessé par une offre qui ne se refuse pas mais qui le coince et lui donne le sentiment d'être manipulé, parce qu'il se sent pris pour un con ou parce qu'il se voit refuser un minimum de respect." Hors sujet, donc, les discours moralisateurs sur la "loyauté à l'égard de l'employeur". Ces remises en question de l'"infaillibilité managériale"ne sont pas "aberrantes". Si elles s'opèrent souvent dans la douleur, elles sont pour l'entreprise"un signal d'avertissement". Elles peuvent donc être aussi créatrices. "Le carburant de la rébellion est fourni par les ratés du management."
L'enquête suggère deux lectures. D'un côté, on peut considérer a minima que ces révoltes individuelles ne sont que des "soupapes nécessaires" à la dureté de la compétition économique. De l'autre que le rapport des cadres au travail - et à la société - est en train de changer. La soumission à l'autorité, que les auteurs appellent l'"allégeance à la hiérarchie", n'est plus ce qu'elle était. Un certain type de "management technocratique" est sur la sellette. Sans verser dans l'optimisme béat, ce serait vraiment positif.
Quand les cadres se rebellent de David Courpasson et Jean-Claude Thoenig. Ed. Vuibert, 2008, 192 p., 19 €.
("Le Monde Economie" du 2 septembre 2008).

Regards croisés:
Europe, Afrique, Amériques.
Edition établie par Marcel Dorigny, et Max Jean Zins.
L'ouvrage publié par les Éditions Cercle d'Art réunis les textes présentés à l'occasion de la rencontre organisée à Dakar et à Gorée (l'île aux Esclaves) à la fin de l'année 2007. Cette conférence internationale, organisée à l'initiative de l'ADEN, Association des descendants d'esclaves noirs et de leurs amis, avait pour objectif principal de croiser les regards portés sur la traite négrière et l'esclavage de part et d'autre des trois faces du fameux triangle qui a lié entre elles les côtes d'Europe, les côtes d'Afrique et celles des Amériques.
Ainsi se sont trouvés confrontés les regards de ceux qui venaient des pays organisateurs du commerce des esclaves, de ceux issus des pays fournisseurs de captifs et, enfin, des destinataires du terrible voyage à travers l'Océan, descendants d'esclaves ou de colons.
Très abondamment illustré de plus de 120 œuvres d'art, y compris, d'aujourd'hui, ou de documents historiques, cet ouvrage propose des analyses neuves du vaste phénomène négrier et esclavagiste qui a transporté en un peu plus de trois siècles plus de 12 millions d'Africains aux Amériques et dans les îles de l'océan Indien. Le monde contemporain, métissé et mêlé, est en grande partie le fruit de ces immenses migrations humaines imposées par l'Europe alors en pleine expansion aux peuples d'Afrique pour remplacer les populations amérindiennes décimées sous le choc frontal des conquérants.
Traites, esclavages, résistances, abolitions, mémoire et enseignement forment la trame du livre proposé au au public. Il ne s'agit pas d'un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère, mais d'une série d'analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l'esclavage dans son histoire nationale, allant jusqu'à la refouler dans une « mémoire communautaire », voire « ethnique ».
nouveauté
EAN: 978270228946
2009 | 256 pages | reliure intégra | 45.00 €

AIR FRANCE
Mutation économique et évolution statutaire
Denis Rossignol
Inter-National
ECONOMIE GESTION, MANAGEMENT, ENTREPRISES TRANSPORT, TOURISME ET SOCIÉTÉ
AIR FRANCE, TRANSPORT AÉRIEN

C’est en fin connaisseur que Denis Rossignol nous entraîne dans les méandres de la privatisation.
Salarié de la compagnie Air France, de surcroît syndicaliste CGT, la mutation à marche forcée de la compagnie nationale ne pouvait pas le laisser indifférent. La culture de l’entreprise nationalisée a fait place à d’autres prérogatives. Le registre est tout autre. Le message délivré tout autant. Les politiques conduites ont leur prolongement dans la révision par la direction de la nouvelle Air-France du modèle social dont le statut en constituait en quelque sorte le miroir réglementaire.
C’est après avoir exercé plusieurs fonctions de représentant des salariés et des responsabilités syndicales de premier rang à la CGT Air France, que notre camarade décide fin 2004, à l’issue de la partie technique du processus de privatisation, de reprendre des études.
Une envie peut-être de donner du sens « autrement » à des années de militantisme, au service des salariés du Siège de la compagnie.
Personne ne s’était encore penché avant lui sur les mécanismes à l’œuvre dans le processus de passage au privé de la compagnie nationale, sur le désossage minutieux du statut du personnel et pour finir sa disparition.
Les enjeux, le contexte, les évènements, en un mot les faits, sont méticuleusement décodés étanchant comme il convient notre insatiable soif de compréhension.
Je ne doute pas de l’intérêt que porteront nos camarades du secteur public à la lecture de ce livre. Il n’existe pas à ma connaissance, à ce jour, d’équivalent sur le thème de la mutation de l’entreprise nationalisée en groupe mondial.
Les éditions L’harmattan ne s’y sont d’ailleurs pas trompées en proposant à Denis de publier son travail. Un propos avisé est rarement à côté de la plaque
Il constitue pour nous une somme d’informations et de compréhension enfin mis à la portée des militants.
Je nous conseille vivement la lecture du livre de Denis.
Pascal Zadikian
Administrateur
de la Compagnie
Air France
Représentant les salariés
Elu CGT & UGICT-CGT


Dans son essai, Extension du domaine de la manipulation, Michela Marzano défend la thèse de l’avènement d’une nouvelle société, en construction depuis les années 1970/80 et caractérisée par le règne de l’ "hyperindividualisme".
Trois valeurs centrales seraient désormais portées aux nues et érigées en modèle à suivre pour chaque individu : authenticité, volontarisme et autonomie.
Un discours certes séduisant mais en réalité trompeur, que l’auteure dénonce comme étant bien davantage au service des dividendes des actionnaires que du bien-être des travailleurs.
Elle s’attache ainsi à démonter le discours managérial qui porte cette évolution, en soulignant que toute l’argumentation se résume à sa forme rhétorique, alors que le contenu est vidé de toute substance.
Or ce bouleversement représente pour elle un danger, puisqu’il marque le triomphe d’une approche "économiciste" du monde, qu’un slogan digne des manuels de management pourrait résumer : "Adam Smith en a rêvé, les DRH l’ont fait !"
Le cœur du discours managérial s’appuie sur l’idéologie de l’accomplissement du moi par le travail, qui serait le nouveau pourvoyeur de "sens".
Il s’attache ainsi à perpétrer le mythe de l’individu entrepreneur de sa vie – à cœur vaillant rien d’impossible – qui détient désormais la clé du bonheur à portée de main puisqu’il est doté de liberté et d’autonomie, il ne tient donc qu’à lui de forcer la main au destin.
Mais l’envers du décor est plus sombre : en cas d’échec, l’individu est désigné comme seul responsable, la liberté a toujours un prix.
Cette nouvelle liberté de mener sa vie risque alors d’être récupérée par ceux qui savent la manipuler à leur avantage, ce que justement s’évertuent à faire les promoteurs des nouvelles techniques de management.
En effet, comment expliquer ce paradoxe apparent qui veut qu’en surface les entreprises se targuent de libérer leurs salariés des contraintes hiérarchiques pour leur permettre de "se réaliser", en garantissant leur engagement sociétal par le biais de chartes éthiques très médiatisées, mais qu’en profondeur de plus en plus de salariés vivent dans un malaise permanent vis-à-vis de leur emploi, dans un état de stress et de dépendance qui les enchaîne au lieu de les libérer ?
Le coup de maître des nouveaux gourous du management est de réussir à ce que les salariés intériorisent leur domination, voire la légitiment eux-mêmes.
Face à un échec, ils s’auto-désigneront comme coupables et accepterons comme justifiées les sanctions.
Confronté à l’image du leader comme nouveau héros, le salarié perçoit bien qu’il n’arrive pas à lui ressembler en tous points, et que par là il faillit à sa mission en tant qu’individu – et non plus à sa tâche en tant que travailleur.

Manière de voir n°102 / Décembre 2008 - janvier 2009
Le krach du libéralisme


Son bureau est bourré de dynamite. "J'ai de quoi faire sauter toutes les entreprises françaises", prévient-elle. Boutade, évidemment, mais il y a bel et bien de la matière explosive derrière les portes de son armoire métallique. Des dizaines de dossiers sur des femmes et des hommes essorés par le boulot : secrétaires harcelées, ouvrières soumises à des cadences infernales, cadres rongés par des pulsions suicidaires... Déballés sur la place publique, ces récits feraient voler en éclats la réputation de nombreux groupes.
Chaque année, Marie Pezé reçoit environ 900 personnes. De ces rencontres, la psychanalyste et docteur en psychologie a tiré un livre terrible, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés (Village mondial, 214 p., 17 euros). Son titre est le même que celui du documentaire de Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau, sorti en salle en 2006. Le film présente plusieurs entretiens entre salariés et cliniciens enregistrés dans des consultations spécialisées - dont celle du CASH de Nanterre.
Dès les premières lignes, Marie Pezé met en garde le lecteur : "Vous n'en sortirez pas indemne." Elle a raison. Page après page, elle décrit une "orgie de violence sociale". Il y a Carole, secrétaire sous les ordres d'un chef obsessionnel, qui exige que les timbres soient collés à quatre millimètres du bord de l'enveloppe. Ou Eliane, délogée de son poste d'assistante après un congé-maternité, qui se "débat" pour retrouver sa place. Malgré tous ses efforts, la DRH refuse de lui accorder la moindre promotion. Sous le choc, Eliane fait un malaise à la sortie de son entreprise ; le SAMU ne parviendra pas à la réanimer...
Difficile à croire. Et difficile de s'en remettre. D'ailleurs, Marie Pezé ne s'en est pas remise. Face à toutes ces situations d'urgence, son corps a réagi : perte de l'usage du bras droit, effacement du goût et de l'odorat... Une longue dégringolade "dans le trou noir de la décompensation".
Pour retrouver la sensibilité de ses doigts, elle a pétri de la terre. De cet exercice sont, peu à peu, sorties des représentations de corps torturés par la douleur. Ceux qui la connaissent bien parlent avec admiration des "visages" qu'elle a façonnés.
Aujourd'hui, Marie Pezé va beaucoup mieux. Mais elle a toujours au fond de sa poche un petit boîtier transparent rempli de comprimés oblongs. Une prise "toutes les trois heures", soupire-t-elle, avant de faire passer la pilule avec un verre d'eau.
Au départ, rien n'indiquait que cette femme au beau visage, éclairé par deux yeux bleu myosotis, s'intéresserait, un jour, aux éclopés du "productivisme". Sa carrière a démarré fin 1973 au CASH de Nanterre, dans le service d'un chirurgien de la main. Pendant des années, elle a accompagné des personnes victimes de lésions. Puis des patients d'un nouveau type ont débarqué à partir des années 1990 : des caissières, des employées de crèche qui se plaignaient de douleurs aux bras, à la nuque, etc. "Je ne comprenais pas ce qui se passait, il me manquait des concepts", raconte-t-elle. Elle se plonge dans les livres de Christophe Dejours, qui occupe alors la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). "Ce fut une illumination."Marie Pezé réalise que l'organisation du travail peut être "pathogène". Au-delà de quelques hiérarques retors sévissant ici et là, le fond du problème, selon elle, se situe dans "l'idéologie managériale" qui se propage dans le monde de l'entreprise. Les salariés sont de plus en plus seuls et assujettis à des objectifs qu'ils ne peuvent pas atteindre, souligne-t-elle.
Progressivement, la consultation qu'elle assurait au CASH de Nanterre se réoriente vers les pathologies du travail. "J'ai pris la tangente", résume-t-elle. Un peu comme sa grand-mère, bergère dans un village troglodyte du Piémont italien, qui décida d'émigrer vers la France, à l'âge de 20 ans, avec quatre enfants sous le bras. La famille s'installe dans la région de Cannes. De condition modeste, le père et la mère de Marie Pezé furent longtemps employés comme domestiques dans une riche propriété.
Leur fille cadette est montée à Paris pour poursuivre ses études. En 1980, elle soutient sa thèse de doctorat, sur l'Approche psychosomatique des lésions en chirurgie de la main. Un savoir aussi pointu pourrait servir à épater la galerie, tenir à distance. Marie Pezé témoigne, au contraire, d'une qualité d'écoute qui frappe ses interlocuteurs - amis, relations de travail ou patients. "Elle est posée, calme, toujours disponible, patiente", énumère une ancienne salariée de l'industrie chimique, suivie à Nanterre pendant près de deux ans.
Dans sa pratique quotidienne, Marie Pezé a tricoté un réseau avec toutes sortes de partenaires : inspecteur du travail, médecin traitant, caisse primaire d'assurance-maladie... Ce "travail de lien" évite à des salariés en souffrance d'être ballottés d'un service à un autre.
Pour enrichir sa réflexion sur la prise en charge des patients, elle s'implique dans un petit groupe informel qui réunit divers spécialistes : avocat, médecin du travail, etc. Aujourd'hui, une vingtaine de consultations existent en France, calquées, peu ou prou, sur le modèle de la structure fondée à Nanterre. Marie Pezé a ouvert une voie.
"Ce qu'elle fait est très original mais son discours sur l'organisation du travail est un peu taillé à la serpe. Elle se situe dans une dénonciation qui n'aide pas les acteurs à modifier leurs pratiques", juge Damien Cru, professeur associé d'ergonomie à l'Institut des sciences et techniques de l'ingénieur d'Angers (Istia).
La psychanalyste n'hésite pas à prendre position sur certaines politiques publiques. Rendu en mars, le rapport de Patrick Légeron, psychiatre, et de Philippe Nasse, vice-président du Conseil de la concurrence, préconise la construction d'un "indicateur global" sur le stress professionnel. Une idée reprise par le gouvernement. "Le chiffrage, la quantification vont lisser encore la compréhension de la situation", craint-elle.
Danièle Linhart Sociologue au CNRS et enseignante à Paris X-Nanterre.
Danièle Linhart vient de publier Pourquoi travaillons- nous?

Elle revient sur les conséquences de l'affaire Goodyear- Dunlop à Amiens et dresse un constat alarmant de l'évolution du travail en France.
Un pas de plus dans un mouvement généralisé de nivellement par le bas des conditions de travail?
Danièle Linhart: La rationalité économique exige un rendement maximal à moindre coût.
Mais ce n'est pas une donnée «naturelle» puisque ce rapport d'exploitation a toujours été réinterprété dans le cadre d'un rapport de force entre salariés et patronat.
Jusque récemment, elle était organisée selon des modalités d'ajustement correspondant à un périmètre national tenant compte du progrès social, de l'évolution économique, de l'histoire du pays...
Aujourd'hui, tout cela explose parce qu'on se trouve au niveau mondial.
Du coup, il faut redéfinir la rationalité économique, parce qu'elle ne peut pas se résumer à une concurrence sans fin avec les Chinois.
On a bien réussi à opposer la rationalité écologique à la rationalité économique.
Et nous sommes tous à peu près d'accord pour dire que cette dernière a pour limite l'avenir de la planète.
De même, il faut affirmer que la rationalité économique doit s'arrêter là où la rationalité sociale est menacée.
Le travail des enfants a été interdit, parce qu'à un moment donné on a jugé que ce n'était pas bien d'envoyer les enfants de 8 ans dans les mines.
Une législation qui émane de considérations sociales est donc nécessaire parce qu'un pays n'est pas une entreprise à gérer.
Et qu'il n'y a pas de raison que la rationalité économique l'emporte sur l'épaisseur de la société, avec ses enjeux politiques, culturels et historiques.
Certes, mais chez Goodyear, les salariés et les syndicats qui se sont opposés à la dégradation de leurs conditions de travail sont aujourd'hui accusés d'être la cause des licenciements.
La résistance est-elle donc impossible?
Si l'Etat n'intervient pas, effectivement, il est plus difficile de résister puisque, dans le fond, il s'agit d'un problème politique.
L'enjeu consiste à redéfinir collectivement ce qui est de l'ordre de l'inacceptable.
En ce sens, la CGT a bien compris que signer cet accord pour passer aux 4x8 reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore à d'autres réorganisations du travail de ce type!
Reste que, depuis une dizaine d'années, les salariés et les syndicats ne sont, à mon avis, pas sûrs que ce qu'ils défendent est légitime.
Nous sommes dans une période où l'on considère que toutes les avancées qui ont permis une vie au travail plus supportable, de rendre les contraintes moins pesantes, de faire valoir un modèle où la famille aurait toute sa place apparaissent comme illégitimes.
Il y a eu un glissement sémantique: les acquis sont devenus des privilèges moralement inacceptables et contraires au jeu économique moderne.
Par un retournement idéologique qui tient quasiment de la prestidigitation, ces acquis sont aujourd'hui considérés comme la preuve qu'on est mesquin, qu'on n'a pas d'ambition, qu'on est devenu un parasite pour la société.
La notion de progrès a été évacuée et on lui a substitué le changement comme étant une valeur en soi.
Le salarié doit s'adapter en permanence, être sans cesse sur le qui-vive.
Pour certains DRH, un salarié «intelligent» doit être capable de «réagir et rebondir» face aux dysfonctionnements de l'organisation du travail.
Et la personne qui incarne le mieux cette idéologie, c'est Sarkozy: il rebondit, presque physiquement!
On assiste donc au passage en force d'un nouveau modèle consistant à faire accepter un scénario présenté comme plus stimulant, avec un rapport plus narcissique à son travail, où on va se montrer à soi-même qu'on est le meilleur...
Mais où la prise en compte des fragilités et des difficultés des salariés n'est plus de mise.
Quand on n'accepte pas de relever le défi du «travailler plus pour gagner plus», on est considéré comme inadéquat au nouveau modèle dominant. Et, du coup, on n'a pas sa place dans l'entreprise, ni même dans la société.
Ce nouveau modèle se traduit par l'augmentation du temps de travail et le démantèlement des 35heures...
Jusqu'à présent, la France mêlait à la fois des préoccupations sociales et un patronat très offensif qui s'adaptait à ces contraintes sociales.
Mais, quand le pouvoir a imposé aux entreprises les 35 heures, les syndicats étaient déjà en crise.
La faiblesse de ce rapport de force a conduit à une suppression des pauses, à une intensification des cadences, à un alourdissement des objectifs.
Cette intensité extrêmement forte, couplée avec l'allongement de la durée du travail, est une catastrophe.
Les salariés ressentent déjà une inquiétude permanente à leur poste de travail, parce qu'ils ont peur de ne pas être à la hauteur des objectifs qu'on leur fixe.
On voit déjà apparaître les suicides sur des durées hebdomadaires de 35 heures, que va-t-il se passer sur des durées de 45 heures?
Les gens vont être complètement assommés!
Alors, si les Français cèdent sur la légitimité à garder des avancées sociales, on risque, pour le dire dans les termes éculés du marxisme, d'aller vers un pays où l'exploitation sera la plus forte.


